Mojtaba Khamenei, le dauphin clandestin devenu maître de l’Iran

Mojtaba Khamenei, nouveau Guide suprême de la République islamique d'Iran

PortraitLongtemps silhouette murée dans les coulisses du pouvoir, Mojtaba Khamenei accède aujourd’hui à la magistrature suprême dans un Iran sous tension et plus militarisé que jamais. Héritier de l’ombre, adoubé par le sérail et porté par les pasdaran, il incarne la continuité la plus dure de la République islamique, entre légitimité religieuse fabriquée, succession dynastique et promesse d’une confrontation accrue avec l’Occident. Portrait d’un guide caché que personne n’a vu venir…

Le 14/03/2026 à 12h30

Ce jeudi 12 mars, sur les écrans de la télévision iranienne, le nouveau Guide suprême d’Iran a brillé par son absence. Il s’est contenté de faire lire par des journalistes l’allocution que tout le monde attendait. Depuis son élection, personne n’a encore vu Mojtaba Khamenei. Il est resté retranché dans les bois du régime, tel un spectre dissimulé derrière ses lourds rideaux. Le message, sans surprise, a pris un ton de représailles. Il a promis de venger le sang des Iraniens morts, appelé à maintenir fermé le détroit d’Ormuz et multiplié les menaces contre les pays arabes de la région: un discours obligé pour un pouvoir frappé au cœur, mais résolu à répondre par la fureur.

Mojtaba Khamenei a payé un lourd prix personnel lors du raid: son épouse, fille de l’ancien président du Parlement, son père Ali Khamenei ainsi que plusieurs membres de sa famille ont été emportés dans la frappe. La douleur intime y affleurait à peine, aussitôt recouverte par le métal froid de la revanche.

Son absence nourrit toutes les spéculations. Plusieurs sources, dont l’AFP, avancent qu’il aurait lui-même été blessé lors de ces attaques. Cela n’a pourtant pas empêché les 88 membres de l’Assemblée des experts, cette instance théocratique chargée de désigner le Guide suprême, de le choisir pour succéder à son père. Né en 1969 à Téhéran, Mojtaba Khamenei est l’un des six enfants de l’ayatollah Ali Khamenei et de sa seconde épouse. Deuxième fils de la fratrie, après Mostafa et avant Masoud et Meysam, il a épousé en 1999 Zahra Haddad-Adl, avec laquelle il a eu deux enfants, un garçon et une fille.

Une légitimité religieuse sous perfusion

Comme tout héritier façonné dans les couloirs fermés de la République islamique, Mojtaba Khamenei a suivi la voie obligée de la théologie. Il a étudié dans la ville de Qom, ce grand réservoir du clergé chiite où se fabrique, entre science religieuse, discipline idéologique et fidélités de réseau, une partie de l’ossature du régime. Mais derrière cette vitrine canonique, ses qualifications académiques réelles demeurent vivement contestées. Jusqu’à sa nomination, il était officiellement présenté comme hojjat ol-islam (preuve de l’islam), rang intermédiaire du clergé, et non comme marja‘-e taqlid (source de l’imitation), ce cercle étroit des grands ayatollahs dont l’autorité doctrinale ouvre, en principe, la voie au sommet de l’État théocratique. En clair, il lui manquait ce sceau religieux que le régime prétend aujourd’hui lui voir depuis toujours.

En réalité, Mojtaba apparaissait plutôt comme une figure grise, un instructeur discret, sans relief véritable, dans les cercles des séminaires. Or, dès son élection, la machine officielle s’est emballée avec la célérité d’une propagande en état d’urgence. Les médias d’État l’ont aussitôt promu au rang d’«Ayatollah», pendant que l’agence Rasa le dépeignait en «génie de la jurisprudence». D’autres médias progouvernementaux ont renchéri, lui prêtant dix-sept années d’enseignement savant et la tutelle des plus grands maîtres.

Cette inflation de louanges ressemble moins à une reconnaissance tardive qu’à une opération de chirurgie symbolique. Il s’agit de greffer, à marche forcée, une stature spirituelle sur une décision d’abord politique. Sans ce vernis religieux appliqué à gros pinceaux, peu d’Iraniens lui reconnaîtraient l’autorité nécessaire pour incarner la charge suprême du Velayat-e faqih (gouvernement du juriste islamique), le système chiite qui érige le juriste-clerc en souverain absolu. L’histoire bégaie d’ailleurs avec un cynisme parfait: en 1989 déjà son père Ali Khamenei avait été hissé au sommet avant même d’avoir les galons que sa fonction exigeait.

L’héritier de l’ombre, couvé par le sérail

Avant sa nomination, Mojtaba Khamenei n’a exercé ni mandat électif, ni fonction gouvernementale officielle, ni responsabilité publique. Pourtant, tout indique que son père préparait sa succession depuis au moins cinq ans, comme on polit en silence une pièce destinée à s’emboîter au sommet de l’édifice. En 2021, l’ancien Premier ministre Mir-Hossein Mousavi, assigné à résidence depuis 2011, l’avait formulé dans une lettre publique restée célèbre: «Serait-ce dire que les dynasties millénaires sont de retour et que le fils succède au père?» Dans l’Iran qui se prétend république, la phrase sonnait comme une gifle. Jugé subversif, ce commentaire valut à Mousavi de nouvelles pressions. D’autres voix réformistes y voyaient le retour, sous turban noir, du vieux schéma dynastique que 1979 prétendait avoir aboli. Quoi qu’en dise la propagande officielle, ces alertes anciennes montrent bien que Mojtaba était déjà le dauphin du Guide suprême. Son accession au pouvoir n’a donc rien d’un éclair dans un ciel serein: elle ressemble plutôt à l’aboutissement d’une transmission longuement couvée.

Durant toutes ces années, Mojtaba est resté dans l’ombre, comme ces hommes de palais qui règnent sans visage avant même de régner de droit. Il n’a bâti ni carrière populaire, ni autorité charismatique, ni légitimité tirée d’accomplissements visibles. Son véritable capital politique fut ailleurs: dans son accès au Beit-e Rahbari, le cercle intime du Guide, sanctuaire opaque où se nouent les fidélités, les arbitrages et les rapports de force du régime. Il n’est quasiment jamais apparu publiquement, encore moins à la télévision. Pour la majorité des Iraniens, il est longtemps demeuré une silhouette floue, un nom murmuré plus qu’un homme vu.

Son influence, en revanche, s’est forgée par d’autres canaux. Il a servi pendant la guerre Iran-Irak dans les années 1980, y a été blessé, et y a noué des liens durables avec les forces armées ainsi qu’avec le Corps des gardiens de la révolution (IRGC). Cette matrice guerrière a compté. Sa réputation s’est surtout durcie lors de la répression du Mouvement vert en 2009: en coulisses, il aurait coordonné la riposte brutale du régime, avec son cortège de morts, d’arrestations et d’écrasement méthodique. Son ascension ne s’est donc pas faite à la lumière du mérite public, mais dans la proximité des cercles dirigeants. Aux côtés de son père, il participait régulièrement aux réunions stratégiques avec les piliers du système, tels Hussein Taïeb ou Hassan Fadayi.

Relations avec le Corps des gardiens de la révolution

Par la loi, le vote de l’Assemblée des experts est secret et tenu à huis clos. Rien n’a filtré, ni le nombre exact de suffrages, ni les hésitations, ni les marchandages, ni même la véritable chorégraphie de ce conclave opaque. Dans cette République islamique qui parle au nom du ciel, les décisions les plus décisives continuent de se prendre derrière des portes closes, dans l’odeur froide du secret et de la peur. Selon la chaîne Iran International, média de l’opposition en exil, l’élection de Mojtaba Khamenei se serait déroulée «sous la pression du Corps des gardiens», autrement dit sous la tutelle vigilante des pasdaran, les sentinelles armées du régime devenues depuis longtemps bien plus qu’une simple force militaire. Déjà en 2009, l’ancien président du Parlement Mehdi Karroubi dénonçait la mainmise de ce clan sur les rouages du pouvoir. Les opposants n’ont cessé, depuis, de souligner l’alignement idéologique de Mojtaba sur la ligne la plus dure du régime: celle qui ne transige ni avec la contestation intérieure, ni avec la région, ni avec l’idée même d’ouverture.

Ses liens avec l’IRGC sont en effet la clef de voûte pour comprendre le personnage. En Iran, le Corps des gardiens ne se contente pas de porter les armes: il tient aussi l’économie, décide sur le nucléaire, surveille la politique et infiltre les centres de décision. C’est un État dans l’État, parfois même davantage: l’armature réelle d’un pouvoir qui s’affiche en robe cléricale mais repose sur des bottes. Au nom du père, pendant des années, Mojtaba Khamenei a servi d’interface entre le Beit-e Rahbari et les chefs du Corps, comme une courroie de transmission entre l’autel et la caserne. Son accession à ce trône sans fin n’aurait pas été possible sans l’aval des pasdaran. Et, politiquement, il ne pourra rien entreprendre, rien arbitrer, rien imposer sans l’appui de l’appareil militaire, sécuritaire et économique qu’ils commandent d’une main de fer.

L’avènement d’un fou de Dieu?

Beaucoup le présentent comme un réformateur hardliner, prêt à durcir encore la ligne politique d’Ali Khamenei. Le fils pourrait être celui qui pousserait la doctrine jusqu’au-boutiste plus loin encore. Dans le sérail, nombre d’observateurs le considèrent plus radical que son père, moins habile peut-être dans l’art du dosage, mais plus instinctivement porté vers l’affrontement que vers l’équilibre. Un responsable de Qom, cité par Radio Farda, résume cette singularité en une formule acide: «Il est l’Ayatollah tout désigné au milieu d’autres candidats, mais, comme on dit: il n’est pas seulement le fils du Guide, c’est l’Ayatollah du Guide.»

Mojtaba semble représenter l’incarnation de la faction la plus conservatrice du régime, sans aucune velléité de réouverture interne. Il n’est pas simplement l’héritier biologique d’un système; il en est le testament, sans la moindre inclination à desserrer l’étau sur une société iranienne déjà exsangue. Il hérite du corpus doctrinal paternel, mêlant velayatisme intransigeant, obsession du contrôle et rhétorique anti-occidentale élevée au rang de seconde religion d’État. Sa prise de fonction annonce moins un changement qu’une pétrification: la continuité dans la confrontation avec l’Occident, la méfiance comme méthode, la fuite en avant comme horizon. Il paraît donc peu probable que, sous sa direction, l’Iran s’engage rapidement dans de véritables négociations pour mettre fin au conflit en cours.

Pour le think tank FDD cité par National Interest, confier le pouvoir à Mojtaba plutôt qu’à un clerc réputé plus pragmatique reviendrait à «sceller la domination des Gardiens de la révolution sur l’Iran». Le monde se trouve aujourd’hui confronté à l’élévation au pouvoir non pas d’un simple successeur, mais d’un guide plus raide, plus opaque, plus fondamentaliste encore. Et comme le suggère son premier message à la télévision dans lequel il a remercié «l’axe de la résistance» (Houthis, Hezbollah, milices irakiennes), en promettant la foudre et le feu, la région pourrait bien s’enfoncer dans la nuit plus avant, ainsi que le laisse entendre le slogan brandi par des miliciens yéménites après son élection: «À votre service, Sayyid Mojtaba!»

Par Karim Serraj
Le 14/03/2026 à 12h30