L’Espagne: la mue militaire et stratégique

Mustapha Sehimi.

Mustapha Sehimi.

ChroniqueAvec la guerre en Iran, l’Espagne sauve-t-elle l’honneur de l’UE? C’est ce que note Josep Borrell, ancien haut représentant de l’UE pour les Affaires de étrangères et de la Politique de sécurité. Référence est faite à la passivité européenne face aux États-Unis et à Israël. Madrid peut-elle réellement incarner une alternative?

Le 03/04/2026 à 18h30

Après des années de sous-investissement, l’Espagne a franchi en 2026 le seuil des 2% du PIB consacré à la défense. Elle amorce ainsi une rupture budgétaire et technologique au sein de l’OTAN. Son industrie de défense - Airbus, Navantia, Indra- représente désormais 12% du PIB industriel et 215.000 emplois, se plaçant au cœur des grands programmes européens. Engagée dans une quinzaine de pays, confrontée à bien des tensions et aux menaces hybrides, l’Espagne redéfinit les contours de sa souveraineté à la croisée de l’Atlantique et de la Méditerranée.

Longtemps, elle a été cantonnée à un rôle secondaire sur la scène militaire occidentale. Depuis le début des années 2020, l’Espagne a engagé une transformation profonde de son appareil de défense - une mutation qui apparaît désormais structurelle. Le contexte international a poussé dans ces sens: la fin des fameux «dividendes de la paix» après la chute du Mur de Berlin en novembre 1989, le retour de la confictualité, notamment depuis le début de la guerre en Ukraine en février 2022,... deux impératifs témoignent de cette recherche: d’une part, renforcer son ancrage atlantique atlantique au sein de l’OTAN, et d’autre part contribuer à l’autonomie stratégique européenne. Un repositionnement qui repose d’abord sur une priorisation budgétaire: 0,81% du PIB en 2016 et 2,1% en 2026, soit 44 milliards de dollars dont 16 pour le seul département de la Défense.

Cette trajectoire ascendante pourrait toutefois n’être qu’une étape. En 2025, le sommet de l’OTAN de La Haye a en effet fixé un objectif plus ambitieux avec des dépenses de sécurité à 5% du PIB d’ici 2035, dont 3,5% pour la défense stricto sensu. Pour l’Espagne, cet horizon-là est un défi budgétaire et un défi politique majeur. Le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez a qualifié cet objectif d’«erreur absolue» en raison des risques qu’il ferait peser sur le modèle social de nombreux pays dont le sien...

Cela dit, c’est une armée en recomposition pour ce qui est de son capital humain avec 123.000 militaires appuyés par 26.000 réservistes et un effort de recrutement soutenu d’ici 2029. Pour 2026, il est prévu l’ouverture de près de 12.000 postes par le ministère de la Défense. L’enjeu est aussi qualitatif avec des besoins de profils hautement qualifiés comme les experts en cybersécurité, les ingénieurs en intelligence artificielle (IA) ou encore les spécialistes de la maintenance de systèmes complexes.

Une montée en puissance s’appuie par ailleurs sur un tissu industriel devenu stratégique (12% du PIB industriel, 215.000 emplois directs et indirects, grands groupes comme Airbus Defen and Space. Dans le domaine naval, le champion national Navantia représente bien l’excellence technologique avec le développement du sous-marin S-80 Plus.

Il faut également mentionner l’entreprise Indra dans les systèmes électroniques et le programme aérien du futur. L’Espagne mise sur l’innovation afin de compenser le caractère relatif de son poids militaire en Europe. Les investissements se concentrent ainsi sur les technologies de rupture, à l’image de l’IA, des systèmes autonomes, des technologies quantiques ou encore numériques appliqués à la maintenance militaire. Cette stratégie s’inscrit dans un cadre européen, Madrid étant fortement impliquée dans le Fonds européen de défense et dans plusieurs projets de coopération permanente.

Le programme de Système de combat aérien du futur (FCAS), mené avec la France et l’Allemagne, illustre cette ambition. Il doit permettre à l’Europe de disposer, à l’horizon 2040, d’une capacité aérienne de nouvelle génération intégrant drones, cloud de combat et IA. Les menaces qui pèsent actuellement sur ce projet, notamment en raison des désaccords franco-allemands, pourraient cependant compromettre les ambitions espagnoles en la matière.

Sur le plan opérationnel, les programmes espagnols d’armement témoignent quoi qu’il en soit d’un renouvellement accéléré. La Marine bénéficie par exemple du programme S-80 Plus, dont le deuxième sous-marin, le Narciso Monturiol et les frégates F-110, dotées de technologies de détection avancées.

Pour sa part, l’Armée de terre se transforme autour du véhicule blindé 8×8 Dragón, véritable plateforme numérique intégrée au champ de bataille connecté. Quant à l’Armée de l’air, elle modernise sa flotte avec de nouveaux Eurofighter. Et elle prépare l’avenir avec le FCAS tout en consolidant ses capacités de transport (par l’achat d’A400M Atlas) et de drones (comme le Razor, de la firme espagnole Sener).

«L’Espagne apparaît en 2026 comme une puissance militaire en recomposition; elle a su rompre au moins en partie avec le sous-investissement chronique pour devenir un acteur crédible de la défense collective»

—  Mustapha Sehimi

Une telle tendance se traduit également par une projection accrue à l’international. Environ 4.000 militaires espagnols sont de fait déployés en permanence dans une quinzaine de pays étrangers. L’Espagne joue par conséquent un rôle de premier plan dans plusieurs opérations, notamment la mission navale européenne Atalante dans l’océan Indien, qui vise à lutter contre la piraterie et dont elle assure le commandement depuis la base de Rota (Andalousie).

Sur le flanc est de l’OTAN, Madrid dirige de plus un groupement tactique en Slovaquie et participe à la défense des pays baltes. Elle reste de même très engagée au Liban dans le cadre de la FINUL ainsi qu’en Afrique, où elle contribue à la formation des forces locales, notamment au Sahel et dans le golfe de Guinée.

De manière générale, la stratégie militaire espagnole repose sur un équilibre délicat entre fidélité à l’OTAN et ambition européenne. Elle s’accompagne d’une attention particulière portée au «flanc sud», considéré comme prioritaire. L’instabilité du Sahel constitue notamment une menace directe, tant sécuritaire que migratoire. Par ailleurs, l’Espagne doit faire face à la montée des menaces hybrides: cyberattaques, désinformation, pression sur les infrastructures critiques. Ces dangers transversaux renforcent l’importance de la résilience nationale et de la coordination entre acteurs civils et militaires.

En somme, l’Espagne apparaît en 2026 comme une puissance militaire en recomposition; elle a su rompre au moins en partie avec le sous-investissement chronique pour devenir un acteur crédible de la défense collective. Son modèle repose sur un triptyque clair: essor budgétaire, innovation technologique et engagement international. Des fragilités subsistent néanmoins, en particulier en matière de dépendance technologique et de soutenabilité financière. Pourtant, Madrid semble déterminée à assumer un rôle plus affirmé dans un ordre international instable. À la croisée des chemins entre puissance douce et puissance militaire, l’Espagne redéfinit de ce fait les contours de sa souveraineté au XXIème siècle...

Par Mustapha Sehimi
Le 03/04/2026 à 18h30