Leila Shahid

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueLeila Shahid est partie. La cause palestinienne perd une voix, une personnalité que tout le monde admirait et respectait y compris parmi ses débatteurs israéliens. Leila était mon amie. Le hasard de la vie a fait que nous ne nous sommes pas vus souvent ces derniers temps. Je le regrette amèrement.

Le 23/02/2026 à 11h58

Mercredi dernier, le 18 février, Leila Shahid s’est donné la mort dans le hameau de La Leque, dans la commune de Lussan (Gard) où elle vivait depuis qu’elle avait quitté ses fonctions de représentante de la Palestine en Europe. En fait, elle s’était réfugiée là à cause d’une dépression et d’un asthme qui lui faisaient la guerre.

Elle avait 76 ans. La mort se serait imposée à elle à la suite d’un mal-être très fort, profond, tant elle ne pouvait supporter les souffrances infligées par l’armée israélienne à la population de Gaza. Les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 déclenchèrent par ailleurs des représailles d’une rare cruauté contre la population gazaouie, souvent bombardée dans son sommeil.

Guy de Maupassant dit du suicide que «c’est la force de ceux qui n’en ont plus, c’est l’espoir de ceux qui ne croient plus, c’est le sublime courage des vaincus».

La vie de Leila Shahid a été un long calvaire, fait de luttes et d’espoir. Elle était convaincue que Palestiniens et Israéliens pouvaient s’entendre et vivre ensemble. C’était sans compter sur la politique d’effacement et d’apartheid que le Premier ministre Netanyahu pratiquait.

Elle parlait avec le cœur et détestait la langue de bois. Elle s’était opposée à Yasser Arafat et avait, entre autres, pris la défense de l’opposant au Fatah, Raji Sourani, qui dénonçait la création par Arafat de la Cour de sécurité de l’État.

Elle n’a jamais confondu Israélien et juif. Elle luttait avec sincérité et courage contre l’antisémitisme que certains militants utilisaient comme argument de lutte.

Leila Shahid est partie. La cause palestinienne perd une voix, une personnalité que tout le monde admirait et respectait y compris parmi ses débatteurs israéliens.

Leila était mon amie. Le hasard de la vie a fait que nous ne nous sommes pas vus souvent ces derniers temps. Je le regrette amèrement.

Lorsque j’appris son décès, le mercredi soir, mon émotion fut telle que je ne pus la calmer qu’en écrivant l’hommage qui suit:

Je n’oublierai jamais la voix de Leila Shahid. Une voix cristalline, humaine, à la fois forte et douce. Une voix qui convainc et qui rassemble. Une voix humble et magnifique. Et puis ses yeux clairs, son regard d’une superbe intelligence. Sa façon d’être avec les uns et les autres.

«Leila avait la paix comme principe dans tout ce qu’elle entreprenait. Elle avait des colères saines qui rétablissaient les vérités que l’adversaire essayait de détruire. »

—  Tahar Ben Jelloun

La Palestine au cœur, elle en parlait avec précision, choisissant les mots sans jamais trahir l’histoire. Elle défendait cette cause avec passion, une amitié contagieuse, vraiment heureuse.

Pas d’excès, pas de clivage inutile. Elle avait le respect de l’autre, qu’il l’écoute, qu’il la combatte ou même qu’il nie son existence.

Leila avait la paix comme principe dans tout ce qu’elle entreprenait. Elle avait des colères saines qui rétablissaient les vérités que l’adversaire essayait de détruire.

La Palestine, c’était sa patrie intérieure, sa patrie intime, celle qu’elle portait en elle depuis son enfance à Beyrouth, auprès de sa famille, expulsée de sa maison en Palestine. Ensuite, elle vécut en Europe, où elle fut représentante de son pays, à Paris puis à Bruxelles.

Elle n’avait pas de préjugés, parlait avec tout le monde, tout en veillant à ne pas tomber dans quelque piège. Elle ne faisait pas de politique au sens ordinaire du terme, même si elle avait été diplomate, s’efforçant de pratiquer le langage propre à cette fonction.

Je me souviens de la joie de Jean Genet lorsque, en 1974, je la lui présentai. Il venait de rentrer des territoires occupés et ne voulait rien faire d’autre que parler du drame palestinien. Ils s’entendirent tout de suite très bien. Cette rencontre fut décisive dans la vie de Jean et aussi dans l’itinéraire de Leila. Ainsi, le lendemain de la découverte du massacre de Sabra et Chatila, Jean et Leila partirent à Beyrouth pour constater l’étendue de la tragédie. Jean revint de là avec un texte magnifique: «Quatre heures à Chatila».

En même temps, Jean Genet écrivait son dernier livre «Un captif amoureux», entièrement consacré à la Palestine et aux Palestiniens qu’il a connus. Il y avait notamment un certain Hamza, dont la mère l’avait accueilli un soir et le matin l’avait réveillé pour lui servir du pain et des olives. Genet était reparti, littérairement, en Palestine, à la recherche de Hamza et de sa mère, celle dont il avait toujours rêvé.

Je me souviens de la mort de Genet et de Leila, qui se démenait dans les couloirs des Affaires étrangères pour obtenir les autorisations d’emmener Jean, qui voulait être enterré à Larache, au Maroc, là où il avait fait construire une maison pour son dernier ami, Mohamed, et pour son fils, Azedine. Ce prénom, il l’avait choisi en souvenir de Azedine Kalak, représentant de la Palestine en France, assassiné par les services d’Abou Nidal.

Cette voix manquera à l’espoir de la paix. Elle s’est éteinte au moment où la politique de Netanyahu est en train de pratiquer, en Cisjordanie, en plein jour et en dehors de toute loi et de tout droit, un nettoyage ethnique: expulsion forcée des Palestiniens et colonisation de leur terre. Et cela n’émeut plus personne. Ce fut probablement ce qui aggrava sa dépression au point de tout faire pour en finir avec cette vie qui la faisait tant souffrir, malgré la présence de sa famille, malgré cette amitié fondamentale qui la caractérisait.

Leila était mon amie. Notre amitié m’a nourri et m’a apporté tant de valeurs et de belles choses que je ne l’oublierai jamais.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 23/02/2026 à 11h58