La session inaugurale du Conseil de Paix réunissait, dans la capitale américaine, une cinquantaine d’États– conviés par le président Trump pour réfléchir à la gouvernance et reconstruction de Gaza; les uns, membres fondateurs du Board of Peace, dont le Maroc, les autres présents à titre d’observateurs.
Côté européen, les adhésions étaient restées prudentes lors du lancement du «club» en janvier; les États membres lui préférant les cadres multilatéraux onusiens. La Hongrie et la Bulgarie ont cependant été rejointes, à Washington, par plusieurs observateurs: l’Italie a déclaré sa présence «appropriée», comme la Grèce, la Roumanie et Chypre. Et finalement, étaient également représentés l’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, ainsi que des pays candidats, l’Albanie et le Kosovo…
La Commission européenne a dépêché, quant à elle, Dubravka Šuica, une présence immédiatement condamnée par la majorité des capitales. La France a publiquement condamné cette présence, le ministre européen Jean-Noël Barrot déclarant que la Commission «n’aurait jamais dû y assister car elle n’avait pas reçu de mandat du Conseil».
Effectivement, en droit, la Commission n’a pas de compétence autonome en matière diplomatique. Les traités sont explicites; le rôle d’impulsion appartient aux États membres, la politique extérieure et de sécurité commune est définie et mise en œuvre par le président du Conseil européen et le Conseil, statuant à l’unanimité. Quant au Haut représentant à la PESC, également vice-président de la Commission, il conduit la politique étrangère «au nom de l’Union», mais ne la décide pas.
«La controverse autour du Conseil de Paix pourrait n’être qu’un épisode supplémentaire; ou devenir un moment de clarification si les Européens»
— Florence Kuntz
Les Européens ne feignent-ils pas ici de déplorer les conséquences des choix qu’ils ont eux-mêmes encouragés? Depuis 2019, Ursula Von der Leyen revendique une «Commission géopolitique». Mise en œuvre, de quelle manière, depuis 2022, par des déplacements répétés en Ukraine, un rôle moteur dans les sanctions, le soutien appuyé à un processus accéléré d’adhésion à l’UE– souvent en devançant les États membres, et en dépit de leurs réserves. Elle s’est également manifestée dans un déplacement diplomatique sensible en Israël en octobre 2023– qui avait déclenché un malaise institutionnel à Bruxelles, exposant les divergences entre États membres et leur incapacité à parler d’une seule voix.
Reconduite en 2024 par ces mêmes États, la présidente de la Commission a poursuivi cette logique, jusque dans l’architecture du Collège des commissaires. La création d’un portefeuille spécifique de commissaire à la Méditerranée, attribué à une de ses proches, n’a fait qu’ajouter de la confusion sur des sujets partagés entre plusieurs portefeuilles, dont celui de la vice-présidente Kallas, laquelle n’a pas soutenu, en l’espèce, la participation de l’UE au Board of Peace.
Le plus frappant est l’absence de réaction des États membres, en dehors de quelques protestations ponctuelles. Ni le Conseil, ni le Parlement européen– qui dispose pourtant d’outils– n’ont cherché à fixer de lignes rouges. En témoignent les motions de censure déposées au PE contre Von der Leyen, et des scrutins qui n’ont rassemblé qu’entre 130 et 180 voix favorables: très loin du seuil requis pour renverser la Commission, ou même inquiéter la présidente quant à son mode de gouvernance.
Pourtant, à l’extérieur, personne n’est dupe. L’épisode du «Sofagate» en 2021, lors d’une rencontre à Ankara avec Recep Tayyip Erdogan avait déjà illustré la confusion des rôles côté européen, et le respect de la hiérarchie institutionnelle par les Turcs: un seul siège, pour Charles Michel, aux côtés du président turc, tandis qu’Ursula Von der Leyen était relégué sur un canapé, en face du ministre turc des Affaires étrangères.
De même, à Pékin, en 2023, lors d’un déplacement pour lequel le président français avait sollicité la compagnie de Von der Leyen afin d’afficher l’unité de l’Europe, Emmanuel Macron a été accueilli, à sa descente d’avion, sur un tapis rouge, par le ministre chinois des Affaires étrangères, tandis que la présidente de la Commission était simplement attendue à la sortie des passagers par le ministre de l’Écologie.
La controverse autour du Conseil de Paix pourrait n’être qu’un épisode supplémentaire; ou devenir un moment de clarification si les Européens– bousculés depuis plusieurs années par des puissances extérieures pleinement souveraines, décidaient enfin d’assumer les compétences que les traités leur réservent.





