La Grande Mosquée de Paris: un siècle… et tous les droits?

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueOuvert par la tournée diplomatique de son recteur à Alger, le centenaire de 2026 marquera moins des décennies de vie cultuelle que la consécration d’un acteur politique au statut singulier, dont l’influence interroge et inquiète.

Le 03/01/2026 à 10h03

Certaines images sont plus parlantes qu’un long discours. Celle du Recteur Chems-Eddine Hafiz reçu par le président Tebboune le 25 décembre n’a rien d’un signe de trêve de Noël dans des relations franco-algériennes très dégradées. La veille, le parlement algérien adoptait à l’unanimité une loi criminalisant la colonisation française; la dernière visite d’un ministre français remonte, elle, au mois d’avril, tandis qu’Alger retient toujours en otage un ressortissant français. En diplomatie, le rang fait le message. Et le périple du recteur, initié au palais d’El Mouradia, avant de se poursuivre auprès de plusieurs ministres (Culture, Santé, Tourisme, Affaires religieuses), relève d’une tournée politique difficilement qualifiable, qui suscite un malaise certain. Le recteur franco-algérien n’est pas un représentant de l’État, ni un diplomate. Acteur cultuel à Paris, il est pourtant traité par Alger comme un interlocuteur politique à part entière. Un statut qu’il assume d’ailleurs sans détour depuis sa mosquée du quartier Latin.

«Une Mosquée est un lieu de culte, pas une ambassade»…On se souvient de la mise en garde de Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, il y a quasiment un an. Chems-Eddine Hafiz, ambassadeur-bis? Un diplomate fait de la politique étrangère. Mais pour Hafiz, qui a encore gagné en pouvoir depuis le rappel, par Alger, de son ambassadeur en titre, le vaste monde tient surtout à l’axe France-Algérie et particulièrement à la politique intérieure française. Lorsqu’il s’exprime, le recteur choisit ses combats, et ses indignations sont soigneusement sélectives. L’Algérie est soigneusement épargnée, au point que l’avocat de profession, hérault des valeurs humanistes et membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, refuse de soutenir la résolution des Eurodéputés en faveur de la libération de Boualem Sansal, et n’a pas un seul mot pour Christophe Gleizes. Quant à son engagement européen, il se résume à une mise en scène aux côtés de Rima Hassan, présentée comme «forçant le respect», unique invitée politique de la Grande Mosquée durant la campagne des Européennes.

Quand le recteur dénonce «l’instrumentalisation des musulmans» par les partis politiques, ce n’est jamais pour tancer la gauche, y compris la plus radicale, qui pourtant essentialise les «quartiers» pour en faire des réserves électorales. Ses attaques visent explicitement le Rassemblement National– contre lequel il appelle à voter aux élections de 2024– et plus implicitement la droite, accusée de courir derrière les thèmes qu’il juge identitaires– voile, immigration, laïcité! Jusqu’à fustiger, cet hiver, un rapport réalisé par la droite sénatoriale proposant des recommandations pour lutter contre l’entrisme islamiste.

«En 2017, la Grande Mosquée de Paris avait appelé à «voter massivement» pour Emmanuel Macron; en 2022, le scenario s’était répété.»

—  Florence Kuntz

Alors que 2026 ouvre en France une séquence politique majeure (municipales, sénatoriales puis présidentielle), des questions s’imposent: d’où s’organisent les consignes? Et jusqu’où porteront-elles? En 2017, la Grande Mosquée de Paris avait appelé à «voter massivement» pour Emmanuel Macron; en 2022, le scenario s’était répété. Peut-on ignorer le rôle joué par l’ancien coordinateur de la campagne, en France, du président Tebboune dans l’orientation des messages adressés à l’électorat franco-algérien pour les élections qui viennent?

Et à Bruxelles? Depuis juin 2023, la Grande Mosquée de Paris met en œuvre un mandat d’exclusivité délivré par l’État algérien pour la certification halal des produits européens destinés au marché algérien. Si son recteur affirme agir dans le strict respect du droit français et du droit de l’Union, la Commission européenne en propose une lecture sensiblement différente: pour le Commissaire chargé du commerce, le dispositif entrave considérablement les échanges commerciaux avec l’UE. Exclusivité du certificateur, surcoûts pour les opérateurs européens, délais et procédures imposées unilatéralement: la mesure interroge directement la conformité avec l’article 17 de l’accord d’association UE-Algérie, qui prohibe les restrictions quantitatives et les mesures d’effet équivalent. Par crainte de blocages douaniers ou de représailles commerciales, les États membres les plus impactés refusent de monter directement au front. Peuvent-ils, dès lors, s’abriter derrière l’écran politique que constitue la Commission européenne?

L’exécutif bruxellois est déjà engagé dans un bras de fer avec Alger. Dans le cadre de la procédure de règlement des différends prévu par l’accord d’association, l’UE a déclenché, en juillet dernier, un arbitrage sur les entraves au commerce et à l’investissement. Si la question de la certification halal n’est pas formellement incluse dans le périmètre du différend, la Commission aborde avec les autorités algériennes l’ensemble des pratiques susceptibles d’affecter l’accès au marché et le bon fonctionnement des échanges. Alger, qui disposait de deux mois pour désigner son arbitre, joue la montre. L’arbitrage ira-t-il à son terme?

En attendant, la Grande Mosquée de Paris continue de prospérer sur un commerce aussi discret que lucratif.

Par Florence Kuntz
Le 03/01/2026 à 10h03