Entre les perdants et les victorieux

Mustapha Tossa.

ChroniqueUn immense soupir de soulagement avait traversé le monde lorsque le président Donald Trump avait renoncé à l’idée d’une escalade militaire susceptible de frapper durement l’Iran. Les pays attachés à la paix et à la stabilité internationales, dont le Maroc, se sont empressés de saluer cette orientation et d’apporter leur soutien à une solution diplomatique. Un cessez-le-feu, l’ouverture de négociations et la recherche d’un compromis apparaissent, en effet, largement préférables à une guerre destructrice aux conséquences incalculables, d’abord pour la région du Golfe, puis pour l’ensemble du monde.

Le 13/04/2026 à 16h00

Il est vrai que cette trêve, à la fois fragile et très malmenée sur le terrain, fait naître l’espoir que cette confrontation militaire entre Israéliens, Américains et Iraniens puisse, sinon être stoppée, du moins être contenue. Elle suscite néanmoins de nombreuses interrogations quant à la nature des pertes et des gains qu’elle a engendrés. Dans ces conditions, il est difficile d’échapper à deux récits contradictoires, chacun proclamant la victoire de l’un et la défaite de l’autre.

Le récit américain, d’abord: un régime iranien décapité, privé d’une grande partie de son élite politique et militaire; des infrastructures et des capacités militaires largement détruites; un programme nucléaire lourdement ralenti et un programme balistique affaibli; des proxys sous pression, comme le Hezbollah libanais, les Houthis du Yémen ou les brigades populaires en Irak. À lui seul, ce récit constitue un catalogue de victoires. Donald Trump aurait presque pu atterrir sur un porte-avions américain dans la région pour proclamer fièrement que la mission est accomplie et que la victoire est acquise.

En face de ce récit triomphal, il y a le récit iranien. Et celui-ci comporte de nombreux arguments qui résonnent jusqu’au cœur de l’Amérique. Téhéran met en avant ses propres résultats: il n’y a pas eu de changement de régime malgré les affirmations répétées de Washington; l’appareil sécuritaire et militaire iranien, certes affaibli, reste debout et capable de riposter; l’uranium enrichi serait toujours en sécurité malgré les tentatives américaines de s’en emparer. Le voisinage iranien, notamment les pays du Golfe, est par ailleurs sous tension, tandis que le détroit d’Hormuz, que certains qualifient de «jugulaire» de l’économie mondiale, resterait sous contrôle iranien, avec un coût stratégique pour ses adversaires.

Devant ces deux visions, qui croire? L’Amérique de Donald Trump, qui affirme avoir porté un coup dur à la colonne vertébrale du régime iranien et ralenti ses programmes militaires pour des années, ou l’Iran de Mojtaba Khamenei, qui peut se prévaloir d’avoir tenu tête aux armées les plus puissantes du monde, l’américaine et l’israélienne, malgré une séquence militaire d’une rare intensité? La guerre des récits fait rage, et chacun tente de tirer profit des faiblesses de l’autre.

«Certains n’hésitent pas à affirmer que ce régime doctrinaire n’abandonnera jamais l’objectif d’acquérir l’arme nucléaire, quels que soient les engagements qu’il pourrait signer dans le cadre des négociations d’Islamabad»

—  Mostapha Tossa

Face à cette situation, les pays du voisinage iranien sont gagnés par l’angoisse et l’incertitude. Si le régime iranien n’est pas renversé, il pourrait, à leurs yeux, devenir encore plus dangereux et animé d’un esprit de revanche. À travers les attaques menées contre les pays du Golfe, Téhéran a montré qu’il continuait d’incarner, à leurs yeux, une menace existentielle pour leur sécurité. Le laisser debout, avec une gigantesque rente financière provenant du détroit d’Hormuz, reviendrait à lui donner les moyens de se réarmer et d’investir dans la durée pour redevenir encore plus puissant.

Certains n’hésitent pas à affirmer que ce régime doctrinaire n’abandonnera jamais l’objectif d’acquérir l’arme nucléaire, quels que soient les engagements qu’il pourrait signer dans le cadre des négociations d’Islamabad. Selon cette lecture, Téhéran ne renoncera pas non plus à sa stratégie de soutien et de financement de ses proxys, vitrine extérieure de sa puissance régionale, ni à sa posture de puissance dominante au Moyen-Orient, quels que soient les signaux de faiblesse qu’il peut aujourd’hui laisser transparaître.

C’est sans doute cette conviction profondément ancrée qui explique que le leadership israélien ne se sent pas concerné par le cessez-le-feu entre Américains et Iraniens. Pour Israël, le Hezbollah libanais demeure une menace majeure. D’où des frappes massives contre le Liban pour signifier que, si Washington suspend ses bombardements contre l’Iran, l’armée israélienne poursuivra ses opérations contre le Hezbollah jusqu’à, selon la logique défendue par Benjamin Netanyahou, créer les conditions de son désarmement total.

La question libanaise a d’ailleurs constitué l’un des principaux points de blocage dans les négociations entre Américains et Iraniens. Pour Téhéran, tout compromis global devait impérativement inclure l’arrêt des opérations israéliennes contre le Hezbollah. Pour Washington, en revanche, le Liban ne faisait pas partie du périmètre de l’accord. Cette position américaine a été interprétée comme un feu vert donné à l’armée israélienne pour intensifier ses frappes. Une lecture vivement contestée par les Européens, et en particulier par la France, qui plaident pour un cessez-le-feu généralisé couvrant l’ensemble des théâtres d’opérations de la région.

Cette nouvelle configuration laisse présager des relations plus tendues entre les Européens et le gouvernement israélien. Bruxelles pourrait se trouver contrainte d’envisager un arsenal de pressions diplomatiques afin d’amener Israël à réduire l’intensité de ses opérations au Liban et à ouvrir la voie à des négociations politiques entre Beyrouth et Tel-Aviv, sur le modèle des discussions d’Islamabad entre Américains et Iraniens.

C’est sans doute sous une double pression américaine et européenne que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou aurait accepté le principe de négociations directes avec le gouvernement libanais. Celles-ci devraient se tenir à Washington, sous parrainage américain. Les enjeux seraient majeurs: le désarmement du Hezbollah, la reconnaissance d’Israël par le Liban et, à terme, la signature d’un pacte de non-agression entre les deux pays.

Par Mustapha Tossa
Le 13/04/2026 à 16h00