La proclamation de l’indépendance de la République fédérale de Kabylie, intervenue le 14 décembre 2025 à Paris, a marqué un basculement stratégique majeur dans l’évolution de la question kabyle. En passant du registre revendicatif à celui d’une déclaration souverainiste formelle, le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) et ses soutiens ont ouvert une nouvelle phase de leur combat politique. Comme souvent dans les processus d’autodétermination, la proclamation constitue moins un aboutissement qu’un point de départ. Elle inaugure la phase la plus délicate et la plus déterminante: la quête de reconnaissance internationale, condition indispensable à la consolidation d’une entité étatique sur la scène mondiale. Dans cette perspective, les premières initiatives diplomatiques et parlementaires prennent une dimension stratégique majeure et témoignent d’une volonté d’inscrire la question kabyle dans les équilibres géopolitiques internationaux.
Un premier jalon concret a ainsi été franchi avec l’inscription par le parlement israélien d’une proposition urgente visant à étudier la reconnaissance de l’indépendance de la Kabylie et à examiner les relations avec le futur Etat dans le cadre de la politique étrangère israélienne. Cette initiative parlementaire, engagée le 14 janvier, est portée par Dan Illouz, député israélien du Likoud et a été présentée également par Ohad Tal, Yitzhak Kroizer et Meir Cohen, qui se sont succédé à la tribune pour plaider la cause kabyle. La réponse officielle a été apportée par Sharren Haskel, adjointe au directeur du département Afrique du Nord au ministère israélien des Affaires étrangères, confirmant l’implication directe de la diplomatie israélienne dans l’étude du dossier kabyle.
Le débat parlementaire a porté sur plusieurs dimensions fondamentales: la situation politique du peuple kabyle, sa lutte pour l’indépendance, la place de cette question dans les équilibres régionaux et internationaux, ainsi que ses implications dans la stratégie diplomatique israélienne en Afrique du Nord. Le caractère transversal de cette proposition, portée par des représentants de sensibilités politiques différentes, lui confère une portée politique particulièrement significative. Pour la première fois, l’indépendance de la Kabylie est examinée en tant que question politique à part entière dans un parlement étranger, dans un cadre institutionnel officiel et documenté. Sans préjuger des suites diplomatiques, cette étape constitue déjà une avancée notable dans l’internationalisation de la question kabyle.

Les implications politiques de cette initiative trouvent un éclairage particulier dans les déclarations de ses principaux acteurs. Contacté par Le360, Dan Illouz explique ainsi les ressorts idéologiques et stratégiques de sa démarche. «Ma motivation est guidée par une cohérence morale et une vision stratégique claire. En tant que fils de parents nés au Maroc, j’ai grandi avec la conviction que l’identité est un trésor qu’il faut protéger. Le peuple kabyle est un peuple autochtone dont la langue, le tamazight, et la culture sont millénaires. Il y a ici un parallèle frappant avec le rêve sioniste: celui d’un peuple ancien qui aspire à préserver son essence sur sa terre ancestrale. Soutenir la Kabylie est un impératif pour quiconque croit au droit des peuples à l’autodétermination. Stratégiquement, Israël doit s’allier avec les forces de liberté et de courage dans la région pour faire face à l’obscurantisme».
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Du côté kabyle, Aksel Bellabbaci, conseiller du président en exil de la Kabylie, insiste sur la portée symbolique et diplomatique de cette initiative. «Cette initiative constitue, à nos yeux, une avancée significative dans le combat mené pour la reconnaissance du peuple kabyle. Le simple fait que la question kabyle soit, pour la première fois, abordée au sein d’une institution parlementaire d’envergure internationale comme la Knesset représente déjà une étape importante. Elle marque une visibilité nouvelle pour notre cause sur la scène diplomatique et politique», nous explique-t-il.
«Nous avons également noté avec intérêt la prise de position de la représentante du ministère israélien des Affaires étrangères, qui témoigne d’une attention réelle portée à la question kabyle. Cela peut être considéré comme une victoire symbolique, mais néanmoins précieuse dans notre démarche. Nous nourrissons l’espoir que cette dynamique puisse conduire, à terme, à une reconnaissance officielle par Israël, puis éventuellement par d’autres États», ajoute le conseiller.
Effet d’entrainement
Malgré l’importance de ce jalon, les acteurs du dossier soulignent qu’il ne s’agit que du début d’un processus long, complexe et nécessairement progressif. La reconnaissance internationale obéit à des logiques diplomatiques graduelles, dans lesquelles chaque étape institutionnelle contribue à renforcer la légitimité politique d’un projet indépendantiste. L’initiative de la Knesset s’inscrit précisément dans cette dynamique cumulative, où l’inscription d’un débat officiel prépare les conditions d’éventuelles évolutions diplomatiques ultérieures.
Dan Illouz décrit d’ailleurs explicitement la nature du processus engagé et l’étendue du soutien parlementaire dont bénéficie l’initiative. «Le soutien pour cette initiative est massif et traverse les clivages politiques. Pourquoi? Parce que les Israéliens ont vu qui était à leurs côtés après le massacre du 7 octobre. Alors que des régimes radicaux célébraient l’horreur, les Kabyles se sont levés courageusement pour soutenir Israël et manifester contre l’islamisme radical. Cette solidarité dans l’épreuve a créé un lien indéfectible. Aujourd’hui, la Knesset reconnaît que le peuple kabyle est un allié naturel dans notre combat commun pour la civilisation et la tolérance».
Si ce processus venait à aboutir, ses répercussions pourraient dépasser largement le cadre bilatéral israélo-kabyle. La reconnaissance d’une entité émergente par un État disposant d’une influence diplomatique notable pourrait créer un effet d’entraînement auprès d’autres pays, contribuant à amplifier l’internationalisation de la question kabyle. Dans les processus d’autodétermination contemporains, les premières reconnaissances jouent souvent un rôle catalyseur, suscitant une dynamique d’alignement diplomatique et créant une onde de choc susceptible de remodeler les perceptions internationales.
Dans ce contexte, les réactions du pouvoir algérien apparaissent comme un paramètre prévisible mais jugé secondaire par les promoteurs de l’initiative. Malgré les tensions entre Alger et Tel-Aviv et la politique de répression dénoncée par les militants kabyles, les partisans de la reconnaissance estiment que ces oppositions ne sauraient enrayer la dynamique engagée. Ils considèrent que les évolutions diplomatiques répondent davantage à des logiques d’intérêts stratégiques et d’alliances géopolitiques qu’aux gesticulations politiques.
«Leurs menaces ne m’impressionnent pas»
Aksel Bellabbaci relativise ainsi l’impact des réactions algériennes en insistant sur la continuité de la stratégie diplomatique kabyle. «La population kabyle subit depuis longtemps des formes de répression préoccupantes. Il y a les détenus d’opinion kabyles, dont le nombre reste très élevé. Les événements dramatiques survenus en 2021, notamment les incendies qui ont frappé la région et causé de nombreuses pertes humaines, constituent également un traumatisme profond et un point de référence majeur. Ces événements illustrent la gravité et la violence de la répression subie. Face à ce contexte, la stratégie du MAK ainsi que du gouvernement kabyle en exil consiste à poursuivre les démarches diplomatiques et politiques et à avancer indépendamment des réactions officielles algériennes».
Dan Illouz adopte une position similaire en dénonçant la posture du régime algérien. «Soyons directs: l’hostilité du régime algérien est marquée par une hypocrisie révoltante. Comment ce pouvoir peut-il financer et soutenir des mouvements séparatistes ailleurs tout en réprimant violemment l’identité kabyle sur son propre sol? Ce régime est un agent de déstabilisation qui choisit systématiquement le camp du chaos. Leurs menaces ne m’impressionnent pas». Le député israélien inscrit cette dynamique dans une lecture régionale plus large, opposant les trajectoires politiques nord-africaines et mettant en avant le rôle du Maroc comme modèle régional. «Le contraste avec le Maroc est saisissant. Sous le leadership éclairé de Sa Majesté le Roi, le Maroc est devenu un modèle de stabilité, de progrès et de cohabitation. En tant que juif fier de ses racines marocaines, je refuse de laisser des régimes destructeurs dicter l’ordre du jour. Nous bâtissons l’avenir avec ceux qui, comme le Maroc et la Kabylie, choisissent la vie et la paix, tandis que le régime algérien s’enferme dans une haine stérile qui appartient au passé».
Ainsi, l’inscription de la reconnaissance de la République fédérale de Kabylie dans le circuit parlementaire israélien marque une étape significative dans la transformation d’une revendication identitaire en dossier diplomatique international. Si le processus demeure long et dépend de multiples paramètres géopolitiques, il témoigne néanmoins d’une évolution majeure. La question kabyle s’installe désormais dans les débats institutionnels internationaux.











