Algérie: pourquoi I show Speed doit être pris au sérieux

Zineb Ibnouzahir.

ChroniqueLes organisateurs algériens qui, visiblement ne manquent pas d’imagination, ont également eu l’incroyable idée d’organiser un combat de béliers au sein d’un terrain vague encastré entre deux bâtisses décrépites. Sur la toison de l’un, avait été tagué le nom de «Messi» et sur la toison de l’autre «Speed». Devant ce spectacle hallucinant, l’influenceur a tourné les talons, aussi gêné que choqué et Dieu sait qu’il faut y aller pour choquer cet homme-là.

Le 18/01/2026 à 14h56

Pour celles et ceux qui ne le connaissent pas, I Show Speed est ce que l’on appelle aujourd’hui un streamer. Véritable phénomène aux États-Unis et à travers le monde, il cumule plus de 49 millions d’abonnés sur YouTube, plus de 44 millions sur Instagram, plus de 46 millions sur TikTok… À 16 ans, il était déjà millionnaire, à 20 ans, sa popularité dépasse les frontières.

Devenu célèbre grâce à ses premières vidéos de gaming alors qu’il n’a que onze ans, il doit surtout sa notoriété à son tempérament explosif et extravagant, les défis spectaculaires qu’il se lance comme le fait de sauter au-dessus d’une Lamborghini lancée à toute allure, et ses mises en scène savamment orchestrées. Depuis quelques années, sa célébrité est montée en puissance lorsqu’il a entrepris de faire le tour du monde et de documenter ses voyages en streamant en direct sur Twitch et YouTube.

Après avoir réalisé le tour des États-Unis, il s’est ensuite rendu en Chine, en Amérique latine, puis a fait le tour de l’Europe. Au cours de ses déplacements, le jeune homme se fond dans la culture locale, goûte aux spécialités, échange avec les gens, découvre la culture et notamment celle du football, sport pour lequel il voue une véritable passion… Pour le pays qui le reçoit, sa venue peut se transformer en formidable outil de promotion touristique. Et si vous avez encore du mal à mesurer l’importance acquise par le personnage, sachez qu’au Pérou, il s’est vu accorder le titre de «Maire de Lima» pendant une heure.

Depuis quelques semaines, Speed entreprend un tour de l’Afrique baptisé «Speed does Africa Tour». Streamée en direct depuis vingt pays africains, cette tournée de 28 jours qui a débuté le 29 décembre et se terminera fin janvier, est l’occasion pour ses abonnés, notamment américains, de découvrir un continent méconnu. Ses streams au Kenya, en Angola ou encore au Zimbabwe, ont ainsi permis à ses followers, à en croire la teneur des messages pendant ses live, de découvrir une Afrique loin du misérabilisme et des stéréotypes et d’entrainer un véritable engouement pour un continent sous-estimé.

Jusqu’à présent, la tournée africaine de Speed se passait sans anicroche… jusqu’à ce qu’il entreprenne de se rendre en Algérie. Comme à son habitude, le streamer a eu droit à un bain de foule, déchainant sur son passage une hystérie collective. Pendant près de 3h45, l’influenceur a streamé en direct une visite haute en couleur, dont certains moments sont dignes d’un film parodique, bien qu’il soit entendu pour tous les pays qui accueillent ce personnage que l’opportunité doit être saisie de se montrer sous son plus beau jour sachant que le phénomène qu’il incarne est à la recherche de buzz et de moments atypiques... Un exercice très casse-gueule d’autant que la visite ne peut pas être interrompue ni censurée à l’image.

Le monde entier a donc découvert une visite guidée d’Alger à vitesse accélérée. Au programme, une visite de la médina où le streamer a goûté une part de pizza algérienne, s’est vu taper la bise par le rappeur franco-algérien Fianso qui faisait partie des figurants/clients du snack en question, s’est offert un rafraichissement de sa coupe chez le plus célèbre barbier du coin, s’est vu tartiner la main de «huile d’argan 100% algérienne», réputée pour «faire briller la peau», a goûté à un «couscous algérien, plat national du pays», s’est fait trouer les tympans par des youyous de bienvenue et s’est mis à pousser des hurlements en retour…

«Après son périple algérien, I show Speed a pris la direction du Maroc où il se trouve actuellement pour assister à la finale de la CAN. On ose espérer que son séjour chez nous sera pris suffisamment au sérieux pour ne pas virer à un tel fiasco»

—  Zineb Ibnouzahir

Puis, il a rencontré des jeunes qui faisaient des saltos arrière dans un terrain vague, a été invité à faire de même mais a décliné, s’est vu offrir un ballon de basket qui tournait sur un stylo par un ado, a échangé des pas de danse à l’intérieur d’un patio avec une femme habillée en tenue traditionnelle et des hommes habillés en marin… Oui c’est complètement décousu mais ce n’est pas tout, le meilleur reste à venir.

Les organisateurs, qui visiblement ne manquent pas d’imagination, ont également eu l’incroyable idée d’organiser un combat de béliers au sein d’un terrain vague encastré entre deux bâtisses décrépites. Sur la toison de l’un, avait été tagué le nom de «Messi» et sur la toison de l’autre «Speed». Devant ce spectacle hallucinant, l’influenceur a tourné les talons, aussi gêné que choqué et Dieu sait qu’il faut y aller pour choquer cet homme-là.

Mais la visite d’Alger ne s’arrête pas là… Débarqué sur une grande place, I show speed a été confronté au Van Damne Algérien, de son vrai nom Abdelkader de Sidi Bel Abbès, et au Bruce Lee algérien. La scène est lunaire mais surtout d’un grotesque gênant. Harangué par une foule massée derrière des barrières, il regarde l’air éberlué Van Damne tenter de lui asséner des kicks entre deux grands écarts et Bruce Lee jouer du Nunchaku. Cette séquence improbable a pris fin de la pire des manières qui soit lorsque le streamer a littéralement décollé du sol Bruce Lee pour le mettre sur son épaule et l’asseoir sur un banc quelques mètres plus loin.

Ensuite, direction une autre place, où cette fois-ci, on a voulu l’initier aux arts équestres, avec un simulacre de tbourida au cours de laquelle un membre de cette chevauchée fantastique lui a littéralement tiré dans les pieds. Heureusement qu’il tirait à blanc.

Enfin, après une visite de l’extérieur de la grande mosquée d’Alger pour admirer le panorama sur la ville (faute d’artisanat à l’intérieur), direction le stade pour assister à un match local. Et c’est là la plus grosse erreur commise par les organisateurs de ce voyage. Arrivé sur la pelouse du stade, I Show Speed est devenu la cible des supporters algériens et a dû être évacué après s’être vu jeter dessus quantité de projectiles.

Incrédule, ne comprenant pas ces réactions, il a tout de même accepté de se rendre dans les loges d’une tribune. Mais là aussi, le streamer et son équipe ont essuyé de nouveaux jets de projectiles.

On a bien essayé de l’emmener dans une autre tribune mais le streamer américain, aussi choqué que désabusé, a préféré quitter les lieux et arrêter son live, suivi par plus de 300.000 personnes en direct et visionné en différé par les quelques 120 millions d’abonnés que compte le streamer.

Comment une visite pourtant programmée, annoncée, a-t-elle pu tourner à un tel fiasco? Comment peut-on à ce point saboter l’une des plus grosses opérations promotionnelles qu’ait connu l’Algérie ces dernières années? Enfin, comment ce pays au patrimoine prétendument si riche a-t-il pu choisir de se mettre ainsi en avant?

Après son périple algérien, I show Speed a pris la direction du Maroc où il se trouve actuellement pour assister à la finale de la CAN. On ose espérer que son séjour chez nous sera pris suffisamment au sérieux pour ne pas virer à un tel fiasco. Mais in fine, «la plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu’elle a».

Par Zineb Ibnouzahir
Le 18/01/2026 à 14h56