Vendredi 13 mars, l’annonce du départ de Boualem Sansal de chez son éditeur historique, Gallimard, pour rejoindre Grasset, maison appartenant à Hachette Livre, a fait l’effet d’une bombe. Restée sans commentaire de la part de l’intéressé, cette décision a rapidement alimenté de vives critiques et suscité de nombreuses spéculations sur les raisons de ce départ.
De victime de la dictature algérienne, emprisonné pour ses idées, Boualem Sansal est devenu, aux yeux de certains, un «traître», son changement de maison d’édition étant qualifié de «coup de poignard dans le dos». D’autant que Gallimard avait, la veille de cette annonce, publié un communiqué exprimant sa «tristesse» et sa «déception». Mais ce qui a surtout donné à cette décision une dimension polémique — somme toute assez courante dans le monde de l’édition —, c’est l’appartenance de sa nouvelle maison d’édition au groupe Bolloré, dont le positionnement éditorial, perçu comme marqué à droite dans certains médias qu’il détient, à l’instar de CNews et du JDD, ne fait pas l’unanimité.
Il n’en fallait pas plus pour que le choix de Boualem Sansal, identifié par une certaine gauche (qui n’a d’ailleurs pas soutenu les efforts consentis pour sa libération) comme un proche de l’extrême droite en raison de ses critiques virulentes de l’islamisme, soit expliqué par sa proximité idéologique avec Vincent Bolloré. CQFD.
Boualem Sansal vs Gallimard: une nouvelle fiction qui fait couler de l’encre
Quelques jours après son entrée chez Hachette Livre et une première prise de parole accordée à Cnews à l’occasion de l’anniversaire des 200 ans de son nouvel éditeur, Boualem Sansal a décidé de mettre les choses au clair face à l’ampleur prise par la polémique qui entoure son départ.
Dans une tribune signée dans les colonnes du Monde, l’écrivain nouvellement entré à l’Académie française a expliqué sans langue de bois, afin de «rétablir les faits», les raisons qui l’ont poussé à quitter Gallimard, quelques mois après avoir été gracié par Abdelmadjid Tebboune après un an de détention en Algérie.
«Certains commentaires évoquent un débauchage, une mise sur le marché de mon prochain livre, voire l’intervention de personnalités pour organiser mon transfert. Ces affirmations sont infondées», débute-t-il, balayant d’un revers de main toutes les théories formulées jusqu’à présent pour expliquer sa décision. Et de qualifier notamment de «pure fiction», les rumeurs publiées dans le Canard Enchaîné évoquant l’intervention de Nicolas Sarkozy, qui publie chez Fayard (rattaché au Groupe Bolloré), dans cette affaire.
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Sur sa relation avec Gallimard, Boualem Sansal rappelle que pendant vingt-sept ans, celle-ci a été nourrie «d’amitié et de confiance sans nuage», saluant «l’estime et la fidélité» qui lui ont toujours été témoignées par son éditeur, Jean-Marie Laclavetine, toute l’équipe de la maison, ainsi qu’Antoine Gallimard… A tous, l’écrivain et essayiste exprime sa «reconnaissance sincère».
Mais il y a pourtant une ombre à ce tableau jusqu’alors idyllique, apparue selon Sansal «pendant (sa) détention en Algérie». C’est à ce moment précis qu’«entre Gallimard et moi s’est interposée cette épreuve», annonce-t-il. La surprise est de mise car on aurait pu croire que les actions entreprises par Gallimard en faveur de la libération de Sansal auraient au contraire renforcé leur relation. Mais il n’en est rien, révèle l’écrivain.
De la vraie définition de la liberté de penser, sans concession possible
«Face au régime qui m’a emprisonné, ma conviction était simple: dire les choses clairement, nommer la dictature et refuser toute logique de négociation qui aurait fait de moi une monnaie d’échange», écrit Boualem Sansal, résumant sa ligne de conduite, celle de toute une vie. Mais cette posture propre à l’écrivain, qui a depuis sa libération perdu sa nationalité algérienne et jusqu’au droit de retourner sur sa terre natale, Gallimard ne semble pas l’avoir perçue. Car, poursuit Sansal, «Antoine Gallimard a privilégié, pour me défendre, une démarche diplomatique que je comprends et respecte. Mais elle ne correspond pas à la ligne de résistance que j’ai fermement assumée face au régime violent et cruel de Abdelmadjid Tebboune».
C’est là que le bât blesse: Boualem Sansal ne s’en est jamais caché. Depuis son retour en France, il n’a jamais accepté la grâce présidentielle qui lui a permis de recouvrer la liberté. Car, pour ce défenseur des libertés, peu importe le prix à payer: son combat, qu’il considère comme non négociable, l’a conduit à s’exiler d’un pays qu’il estime être tombé aux mains d’un régime qu’il qualifie de dictatorial. Sa liberté ne devait pas être négociée. «Je comprends que les États puissent parfois privilégier des voies discrètes et diplomatiques. Mais une maison d’édition n’est pas une institution diplomatique et ne saurait parler à la place de l’écrivain concerné. Pour moi, la question était simple et essentielle. C’est de ma vie qu’il s’agissait. C’était, et cela demeure à moi de conduire souverainement ma propre défense», explique-t-il ainsi.
Reprochant à son éditeur historique la manière dont il s’est impliqué dans sa libération, Boualem Sansal renvoie dos à dos les comités de soutien nés lors de sa détention. Sans citer la Société de soutien international en sa faveur, créée à l’initiative des Éditions Gallimard et présidée par Antoine Gallimard, visant notamment à organiser et financer sa défense judiciaire, Boualem Sansal cite a contrario le comité de soutien fondé par Arnaud Benedetti et Noëlle Lenoir, ou encore des écrivains comme Jean-Christophe Rufin et Pascal Bruckner. Eux «ont parfaitement compris l’enjeu pour moi et relayé ma position de principe: pas de soumission, pas de négociation. Quitte à rester en prison», souligne-t-il pour marquer la différence d’approche qui a scellé une rupture avec Gallimard.
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«Le résultat de cette séquence est pour moi profondément insatisfaisant. Au lieu d’un acquittement clair qui aurait reconnu mon innocence, j’ai été gracié. Autrement dit, je suis libre de fait, mais juridiquement condamné à cinq années de prison. Dans le même temps, je me retrouve exilé de mon pays, privé de ma nationalité algérienne et empêché d’y retourner. Cette situation est pour moi moralement et juridiquement inacceptable. Elle entérine l’injustice dont j’ai été victime», explique Boualem Sansal pour qui la pilule ne passe pas.
Au micro de Laurence Ferrari sur Cnews, à l’occasion des 200 ans des éditions Hachette, l’écrivain annonçait d’ailleurs son intention de poursuivre son combat contre le régime algérien. «J’ai été agressé par un gouvernement, par un régime. Je ne parle pas de vengeance mais je veux aller jusqu’au bout. Je veux un jour pouvoir aller devant la justice internationale et demander des comptes au gouvernement algérien. […] Je ne peux pas accepter cette situation et j’irai jusqu’au bout», lançait-il alors, plus déterminé que jamais, à 81 ans, à écrire un nouveau chapitre de sa vie. Une position qui n’est pas récente puisque dès ses premières prises de parole dans la presse, Boualem Sansal ne dissimulait pas son courroux et son exaspération. «Etre gracié, cela veut dire que je suis officiellement coupable de ce dont on m’a accusé, c’est-à-dire, entre autres, d’atteinte à la sûreté de l’État à cause de mes déclarations sur les frontières entre l’Algérie et le Maroc». Quant à sa libération, elle lui laissait déjà un goût amer: «On est venu me chercher et on m’a expulsé».
Circulez, il n’y a rien à voir
De ses sentiments, Boualem Sansal explique n’avoir rien caché à son éditeur. «J’ai longuement et librement discuté de tout cela avec Antoine Gallimard, ainsi qu’avec Karina Hocine [éditrice et secrétaire générale de Gallimard] et Jean-Marie Laclavetine à mon retour», déclare-t-il ainsi en qualifiant ces échanges de «francs, amicaux et respectueux».
Toutefois, confie-t-il, «des considérations d’ordre strictement privé relatives aux conditions d’accueil qui m’avaient été accordées après ma libération ont également compté dans ma décision, mais elles n’ont pas leur place dans un débat public».
Malgré ces divergences, poursuit Sansal, «au moment de nous séparer, Antoine Gallimard et moi nous sommes serré la main en nous disant: ‘Sans rancune’, comme deux gentlemen qui se respectent». Ainsi, à en croire sa version des faits, son départ de chez Gallimard ne mériterait donc pas tout le tapage médiatique qui lui a été réservé.
Bien plus qu’un livre à paraître, un combat à mener
Puis, dans sa tribune, Boualem Sansal en vient à un sujet très attendu: le contenu de son nouveau livre qui paraîtra sous la bannière de Grasset et sur la démarche qu’il y observe. Tenu dans un premier temps à garder le silence quant à certains détails de sa détention pour des raisons diplomatiques qui lui ont été imposées en vue de préserver des relations franco-algériennes mises à mal par une crise sans précédent entre les deux pays, Boualem Sansal est bien décidé à s’en affranchir dans ce nouveau livre. «Avant de penser aux maisons d’édition et aux stratégies éditoriales, ou aux préoccupations du gouvernement, j’ai d’abord pensé aux Français qui m’ont soutenu avec une sincérité et une générosité incroyables pendant ma longue détention, sans jamais faiblir. Ils n’auraient pas compris que j’adhère à une démarche qui semble chercher des conciliations impossibles avec Alger», annonce-t-il ainsi.
«Le livre dans lequel je raconte cette épreuve et les choix qu’elle m’a imposés leur est d’abord destiné. Je leur dois sincérité et fidélité. Je leur dois les enseignements que j’ai pu tirer de mon expérience et qui les concernent. Nous nous retrouverons pleinement sur ces principes simples: la liberté d’expression et l’exigence de justice ne se négocient pas. Et la volonté de se battre ne doit montrer ni faiblesse ni hésitation», promet-il, plus déterminé que jamais à respecter cette ligne de conduite qui a nourri le combat d’une vie.
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D’ailleurs, à ses yeux, ce livre est «un livre de combat», qui «assume clairement la ligne de résistance que j’ai choisie face au pouvoir d’Alger». Dans ces lignes apparaissent alors clairement les raisons qui ont scellé la décision de l’auteur de changer d’éditeur: «Publier un tel texte dans une maison qui, durant ma détention, avait privilégié une démarche différente aurait introduit une ambiguïté. J’ai donc estimé plus juste et plus honnête de le publier dans une maison qui partage cette ligne de clarté et de combat, portée par le comité de soutien et par mon avocat empêché, François Zimeray».
Concluant sa tribune par des remerciements à son nouvel éditeur pour sa confiance, Boualem Sansal s’adresse enfin à «ceux qui instrumentalisent mon changement d’éditeur pour viser Vincent Bolloré dans des querelles qui ne me concernent pas», précisant ne pas le connaître et ne l’avoir jamais rencontré. «Si l’on veut critiquer M. Bolloré, qu’on le fasse directement, sans passer par moi ou par ma relation avec Gallimard», lance-t-il en une dernière mise au point visant à dépolitiser l’affaire.
Car, pour l’heure, Boualem Sansal aspire à une chose bien plus importante à ses yeux, se «reconstruire et recouvrer pleinement (sa) liberté», évoquant son besoin de calme et de distance pour se retrouver, loin des polémiques, et rappelant une chose fondamentale: «Je ne suis pas une marchandise à vendre ou à acheter. Je ne suis l’otage de personne. Et si je dois quelque chose à quelqu’un, je l’exprime en remerciement et en reconnaissance, jamais en soumission».







