Privé de ressources gazières significatives mais confronté à l’urgence de sécuriser ses approvisionnements, le Maroc a choisi de transformer le gaz naturel liquéfié en un levier stratégique pour renforcer sa souveraineté énergétique et stimuler sa compétitivité économique. La fermeture du gazoduc Maghreb-Europe par l’Algérie a constitué un électrochoc, mais le royaume a su tirer parti de cette situation critique pour réorganiser son approvisionnement. Rapidement, il a inversé le flux du gaz par le biais du pipeline espagnol, assurant la continuité énergétique tout en posant les bases d’une stratégie ambitieuse autour du GNL, écrit le magazine hebdomadaire Challenge.
Cette crise a marqué un tournant décisif. Le développement du secteur du gaz naturel est devenu une priorité nationale, non seulement pour garantir la sécurité des approvisionnements, mais aussi pour créer un véritable moteur de croissance économique. Leila Benali, ministre de la Transition énergétique et du Développement durable, a présenté à plusieurs reprises aux parlementaires les grandes lignes de cette vision, détaillant les étapes de mise en place d’infrastructures intégrées nécessaires à l’émergence d’un marché national du GNL. Selon elle, ce marché est destiné à structurer un tissu économique compétitif, à réduire les coûts de production et la facture énergétique, tout en générant des emplois dans le cadre de la relance industrielle du pays.
Le programme de développement du GNL s’est concrétisé par un mémorandum d’entente signé en mars 2024 entre les ministères de la Transition énergétique, de l’Économie et des Finances, de l’Intérieur, ainsi que de l’Équipement et de l’Eau. L’accord porte sur la création d’infrastructures de stockage, de regazéification, d’importation et de transport du gaz, posant les jalons d’un marché national structuré et compétitif. Si certains pourraient s’interroger sur l’opportunité d’investir dans un secteur où le Maroc ne dispose pas de ressources gazières comparables à celles d’autres pays africains, la position géographique du royaume et ses ports performants offrent un avantage stratégique, a-t-on pu lire dans Challenge.
Le Maroc vise à devenir un hub régional du GNL, en captant les flux mondiaux et en les transformant en compétitivité économique. Selon le rapport de Bloomberg sur les perspectives du marché mondial du GNL à l’horizon 2030, l’offre mondiale devrait atteindre 594 millions de tonnes, en hausse de 42% par rapport à 2024, un contexte dans lequel le Maroc pourrait tirer profit de ses infrastructures et de projets transnationaux majeurs, comme le gazoduc Nigeria-Maroc. La concrétisation de cette stratégie se traduit déjà par une compétition internationale autour des projets d’infrastructures portuaires. Depuis le lancement des appels d’offres en avril 2025, plusieurs acteurs étrangers se sont positionnés pour fournir les installations nécessaires. Le leader américain Energos, le consortium nippo-turc Karmol, le hongrois MOL Group et le brésilien BW Energy figurent parmi les candidats. Le premier projet, la future unité flottante de stockage et de regazéification de Nador, doit être opérationnel dès 2027 au port de Nador West Med, avec un budget estimé à 273 millions de dollars. Plusieurs émissaires de ces groupes internationaux sont attendus dans les prochaines semaines pour rencontrer la ministre Leila Benali et finaliser les détails du projet.
Le choix du GNL s’inscrit dans une tendance mondiale. Depuis 2022, le marché du gaz liquéfié connaît une expansion sans précédent. Selon le GIIGNL, le trafic mondial a atteint 401 millions de tonnes en 2024, en hausse de 2,1% par rapport à l’année précédente, alors que l’Europe cherchait à compenser l’arrêt des flux russes. Transporté par des méthaniers et regazéifié dans des terminaux dédiés, le GNL alimente l’industrie, la production d’électricité, le chauffage urbain et le transport maritime. Moins carboné que le fioul conventionnel, il apparaît comme une solution intermédiaire pour décarboner certains secteurs.
Pour le Maroc, le gaz représente un véritable tournant. En se positionnant à la fois comme consommateur et intermédiaire régional, le Royaume mise sur une stratégie qui pourrait le placer au cœur du marché énergétique méditerranéen et africain. La dynamique mondiale, accentuée par la guerre en Ukraine et la volonté européenne de réduire sa dépendance au gaz russe, confère à cette stratégie une dimension à la fois économique et géopolitique. À travers le GNL, le Maroc entend non seulement sécuriser son approvisionnement, mais aussi consolider sa souveraineté énergétique et attirer des investissements durables dans le cadre d’une transition énergétique ambitieuse.







