Semis relancés, surfaces en hausse: comment les dernières pluies ont redonné confiance aux agriculteurs

Des agriculteurs d’Al Hoceïma fertilisent leurs champs après les récentes pluies. (S.Kadry/Le360)

Les précipitations enregistrées en décembre et janvier redonnent le sourire aux agriculteurs après plusieurs saisons de tension hydrique. Résultat: les semis repartent et les surfaces emblavées progressent. Les détails.

Le 31/01/2026 à 16h00

Des bassins irrigués aux plaines maraîchères, l’effet des précipitations se mesure à la fois en hectares emblavés, en volumes d’eau stockés et en confiance retrouvée. L’amélioration des réserves hydriques, la reprise des semis et la régénération du couvert végétal créent les conditions d’une saison agricole favorable, selon Lamiae Fettah, ingénieure agronome.

«Là où dominait l’incertitude, les agriculteurs parlent désormais de visibilité. Là où prévalait la gestion d’urgence, les exploitations recommencent à raisonner en termes d’investissement. La campagne agricole 2025-2026, qui s’annonçait prudente, se transforme progressivement en scénario de rattrapage. Mais il faut que ces pluies s’inscrivent dans la durée pour consolider la dynamique. Une bonne saison ne corrige pas à elle seule sept années de déficit hydrique. Elle offre une respiration, pas une garantie», nuance-t-elle.

Cette prudence est largement partagée par les acteurs du secteur. Si l’optimisme domine dans les campagnes, il s’accompagne d’une conscience aiguë de la variabilité climatique. Les précipitations de janvier ont permis une amélioration spectaculaire de l’humidité des sols et une recharge rapide des barrages, mais les agronomes rappellent que la stabilité d’une campagne agricole dépend de la régularité des apports jusqu’au printemps.

Pour l’heure, les indicateurs restent favorables. Les travaux de semis ont été relancés dans la plupart des régions céréalières, les parcours pastoraux se reconstituent et les exploitants réactivent des surfaces laissées en jachère lors des saisons précédentes.

Dans la province de Khouribga, la remontée du cumul pluviométrique, 324,5 mm au 24 janvier contre 99 mm à la même date l’an dernier, a agi comme un accélérateur. L’amélioration des conditions de semis et le regain d’humidité des sols ont permis d’avancer rapidement dans les emblavements, en particulier sur les céréales et les légumineuses. Signe d’une campagne qui se réactive, le semis direct dépasse l’objectif initial avec 26.770 hectares réalisés, au-delà des 25.000 hectares programmés.

L’enjeu est aussi financier. Le semis direct réduit les charges de mécanisation, limite les passages, conserve mieux l’humidité et sécurise les rendements dans un contexte de volatilité climatique. La structure des surfaces confirme la spécialisation céréalière de la province, dominée par l’orge avec 18.407 hectares, devant le blé tendre avec 6.263 hectares et le blé dur avec 2.100 hectares. La dynamique est particulièrement marquée à Oued Zem, 18.455 hectares, tandis que le cercle de Khouribga totalise 6.745 hectares et celui de Bejaâd 1.570 hectares.

Parallèlement, la combinaison de neige et de fortes précipitations enregistrée ces dernières semaines dans la province de Midelt améliore nettement les perspectives de l’agriculture locale. Ainsi, et après plusieurs saisons déficitaires, la configuration actuelle redonne de la visibilité à un territoire qui concentre environ 60% de la production nationale de pommes.

Azilal: la revanche des terres après la sécheresse

Azilal offre l’image la plus spectaculaire d’un rattrapage agricole chiffré. Le cumul pluviométrique atteint 455,4 mm contre 81,3 mm sur la même période de la campagne précédente. Les effets se traduisent par une recharge des nappes et par un retour massif des céréales d’automne, avec environ 43.400 hectares emblavés, alors que les années de sécheresse avaient comprimé les surfaces à moins de 6.000 hectares.

L’intérêt économique de la province réside dans sa capacité à combiner volume et diversification. Les légumineuses dépassent 1.600 hectares, renforçant les assolements et la sécurité alimentaire locale. Les cultures à haute valeur ajoutée profitent également de la fenêtre climatique. Le safran affiche un rendement avoisinant 5,5 kg par hectare, contre 3,5 kg lors de la campagne écoulée, ce qui pèse directement sur le revenu des producteurs.

Côté élevage, la régénération du couvert végétal des parcours, qui représentent plus de 60% des ressources fourragères, améliore l’état du cheptel et allège les charges liées à l’alimentation. La province anticipe aussi une reprise de l’apiculture, forte de plus de 45.000 ruches, grâce à la floraison et à la diversité végétale. Même logique pour l’amandier, avec plus de 18.000 hectares et une production annuelle dépassant 2.000 tonnes, la meilleure situation climatique devant favoriser le rétablissement de l’équilibre végétatif des arbres et l’amélioration des rendements.

Dans l’Oriental, les précipitations changent l’équation de la filière sucrière dans le périmètre irrigué de la Moulouya. La campagne 2025-2026 prévoit environ 6.000 hectares de betterave sucrière, répartis entre Nador et Berkane. Le démarrage a toutefois été contraint par le stress hydrique, le taux de remplissage de certains barrages n’ayant pas dépassé 20%, ce qui a entraîné un recours plus marqué aux eaux souterraines et un renchérissement de l’irrigation. Les pluies ont opéré un tournant. Au 25 janvier, le cumul moyen dans le bassin atteint 149,1 mm contre 39,3 mm un an plus tôt, tandis que la province de Nador affiche 166,8 mm.

Résultat, le retard initial se résorbe et les conditions de croissance s’améliorent. Les surfaces semées atteignent 2.068 hectares, dont 1.675 hectares à Nador et 365 hectares à Berkane, auxquels s’ajoutent 28 hectares hors périmètre irrigué.

À Sidi Bennour, la pluie s’observe d’abord dans les indicateurs de stockage. Les précipitations récentes soutiennent les cultures d’automne, améliorent le couvert végétal des pâturages et réduisent les coûts d’alimentation animale. Elles contribuent aussi à recharger des nappes phréatiques affaiblies par la surexploitation et la rareté des pluies. L’amélioration se reflète jusque dans certains plans d’eau, dont la Daya Ourar qui couvre une superficie proche de 2.000 hectares. Pour l’économie locale, l’enjeu est celui de la stabilisation. Plus d’eau stockée, c’est moins de pression sur l’irrigation, une meilleure visibilité sur les cultures céréalières et sucrières et une baisse potentielle des coûts de production de la viande via l’amélioration des parcours.

À Essaouira, la reprise apparaît plus systémique. Après un démarrage difficile lié au retard des pluies, la campagne bascule à partir de la fin novembre avec une pluviométrie dépassant 250 mm et une bonne répartition. La province dépasse ses objectifs avec plus de 160.000 hectares emblavés en cultures d’automne.

La dynamique touche l’ensemble des filières. L’élevage bénéficie de la régénération des pâturages, réduisant la dépendance aux aliments achetés et les charges de production. La filière maraîchère aligne près de 6.000 hectares de cultures légumières, avec des perspectives de production abondante. L’arganier, autre pilier socio-économique, retrouve une trajectoire plus favorable. Avec plus de 136.000 hectares de forêt d’arganiers, les projections évoquent une production pouvant atteindre 2.000 tonnes d’huile, environ 25% de la production nationale, susceptible de contribuer à la stabilisation des prix après plusieurs années de tension.

La filière oléicole profite également de meilleures conditions de floraison et de fructification, avec des retombées attendues sur l’activité des unités de trituration et sur l’emploi local. L’amélioration des ressources hydriques se traduit aussi par une recharge des nappes, sécurisant davantage l’irrigation et la durabilité des systèmes, notamment le goutte-à-goutte.

Dans le bassin du Loukkos, l’abondance impose une gestion technique qui devient elle aussi un enjeu économique. Avec un cumul pluviométrique dépassant 520 mm, les apports hydriques ont relancé les cultures et augmenté l’humidité des sols, tout en posant des défis d’évacuation des eaux excédentaires afin d’éviter les dommages. Les pluies contribuent à la recharge de la nappe phréatique et à l’accroissement des retenues des barrages. Oued El Makhazine atteint 100% de remplissage, autour de 672,8 millions de mètres cubes.

Mais la campagne dépend aussi de la capacité à protéger les terres plates contre l’accumulation d’eau. Le réseau de drainage, peu utilisé durant les six dernières années, est pleinement mobilisé. Il s’appuie sur un système intégré de digues, canalisations, canaux et stations de pompage destiné à prévenir les inondations et à rejeter les excédents vers l’oued puis vers la mer. Ici, la pluie est à la fois une ressource et un risque, et la qualité de la saison se joue aussi dans la maintenance des infrastructures.

Enfin, à l’échelle de Béni Mellal-Khénifra, région à poids agricole national, la séquence humide se traduit par des chiffres structurants. Depuis le début de la saison, les précipitations atteignent 325 mm dans les cinq provinces, soit une hausse de 309% par rapport à l’an dernier.

La dynamique a accéléré les semis et permis d’achever les superficies programmées. Les céréales d’automne atteignent 390.184 hectares, dont 43.408 hectares irrigués, contre 292.728 hectares la saison précédente. Les céréales sélectionnées couvrent 3.961,5 hectares, auxquels s’ajoutent 10.470 hectares de betteraves sucrières, en hausse de 45%. Les cultures légumières suivent un calendrier étalé entre décembre et mars.

Sur le volet élevage, l’amélioration du couvert végétal devrait assurer des ressources fourragères dès mars et contribuer à stabiliser les prix des aliments pour animaux. Dans une région qui compte parmi les moteurs de la production nationale, l’amélioration de la campagne n’est pas seulement locale. Elle influence la performance agricole globale, donc une partie de l’équilibre des marchés.

Partout, le même mécanisme se confirme. «La pluie réduit la prime de risque qui pesait sur les décisions de production. Elle réactive des surfaces, sécurise des filières, améliore les marges en diminuant certaines charges et en renforçant la productivité attendue. Elle ouvre aussi une perspective plus favorable sur l’approvisionnement des marchés, en particulier pour les produits sensibles à la consommation», commente Lamiae Fettah, ingénieure agronome.

La suite dépendra de la régularité des apports jusqu’au printemps et de la capacité à valoriser la ressource hydrique dans la durée. Car l’eau revenue en janvier n’efface pas, à elle seule, la fragilité des années sèches. Elle crée une fenêtre, mais, elle n’annule pas le risque, conclut-elle.

Par Hajar Kharroubi
Le 31/01/2026 à 16h00