La révolution du paiement mobile est en marche. Portée par la digitalisation des services financiers et les politiques d’inclusion bancaire, elle s’impose progressivement dans les usages. Pourtant, dans les ruelles animées des médinas, chez l’épicier du quartier ou sur les étals des marchés traditionnels, les billets et les pièces continuent de circuler de main en main. L’économie nationale vit aujourd’hui une transition à deux vitesses: une modernisation rapide des outils, mais des habitudes de paiement qui demeurent solidement ancrées, indique le magazine Finances News Hebdo.
Les chiffres traduisent pourtant une dynamique indéniable. D’après le rapport annuel 2024 de Bank Al-Maghrib, le nombre de portefeuilles mobiles a bondi en un an, passant de 10,4 millions à 13,7 millions, soit une progression de près de 32%. Cette croissance spectaculaire confirme que le m-wallet n’est plus un produit de niche réservé à une frange technophile de la population. Il s’inscrit désormais dans le quotidien d’un nombre croissant de Marocains, notamment les jeunes urbains connectés. Le marché compte aujourd’hui 21 solutions actives, dont 12 proposées par des établissements de paiement, signe d’un écosystème qui se structure et gagne en maturité.
La réalité des usages révèle un paysage plus contrasté. Le digital progresse surtout à travers la carte bancaire. Selon les données liées à l’activité du Centre monétique interbancaire, plus de 215 millions d’opérations monétiques ont été traitées en 2024, pour un volume avoisinant les 90 milliards de dirhams, lit-on dans Finances News. Le paiement sans contact représente désormais près des trois quarts des transactions par carte, illustrant l’ancrage progressif des solutions dématérialisées dans les pratiques de consommation.
Cependant, derrière ces performances se dessine une constante: l’argent liquide conserve une place dominante dans l’économie marocaine. La circulation fiduciaire demeure élevée, alimentée par des facteurs à la fois économiques, culturels et comportementaux. Pour de nombreux commerçants de proximité, le paiement en espèces reste synonyme de simplicité, d’immédiateté et d’absence de frais. Dans un contexte où les marges sont parfois étroites, les commissions associées aux paiements électroniques peuvent être perçues comme un coût supplémentaire difficile à absorber.
L’écart apparaît également dans l’usage concret des m-wallets. En 2024, le nombre de transactions réalisées via ces portefeuilles a presque doublé, passant de 9,7 à 19,7 millions, pour un montant global avoisinant 3,9 milliards de dirhams. Une progression significative, mais encore modeste au regard des volumes quotidiens brassés en espèces à l’échelle nationale. La croissance est réelle, mais le basculement vers une économie largement cashless reste encore hors de portée.
Pour le professeur Sami Jabbari, spécialiste en économie numérique, le déclic ne se produira que lorsque le paiement mobile s’imposera dans les usages les plus ordinaires. Selon lui, l’adoption massive interviendra lorsque les transports, les marchés et les commerces de proximité intégreront ces solutions comme une norme plutôt qu’une alternative. Tant que le mobile restera un choix parmi d’autres, le cash conservera son statut d’instrument privilégié pour des millions de transactions.
Cette coexistence entre espèces et digital traduit une transformation plus profonde qu’un simple changement technologique. Elle met en jeu des questions de confiance, d’habitude et de pédagogie. Si les autorités renforcent progressivement la sécurité des instruments de paiement électronique, une partie des consommateurs demeure prudente face aux risques perçus ou à la complexité technique. De leur côté, certains petits commerçants hésitent encore à franchir le pas, faute d’infrastructures adaptées ou d’accompagnement suffisant. Pour autant, les signaux d’évolution se multiplient, souligne Finances News Hebdo. Les paiements mobiles trouvent progressivement leur place dans des usages concrets: règlement de factures, transferts de personne à personne, versements d’aides sociales et, de plus en plus, paiements chez des commerçants équipés. La jeunesse marocaine, connectée et familière des services numériques, joue un rôle moteur dans cette transformation.
Le pays se situe ainsi à un point d’inflexion. Les solutions technologiques sont opérationnelles, l’offre s’est diversifiée et la base d’utilisateurs s’élargit rapidement. Mais l’intégration complète du paiement mobile dans les pratiques économiques suppose un changement culturel plus large. Comme toute mutation des comportements collectifs, elle s’inscrit dans un temps long.








