Le marché boursier marocain à l’épreuve d’une nouvelle phase de maturité

Conférence de l’Association professionnelle des sociétés de bourse (APSB) sur le marché boursier marocain, le 9 février à Casablanca.

La capitalisation de la Bourse de Casablanca a franchi le seuil symbolique des 1.000 milliards de dirhams, tandis que les volumes annuels de transactions ont atteint 121 milliards de dirhams, en doublement sur un an. Dans ce contexte de reprise marquée, les acteurs du marché s’interrogent sur la capacité de la place financière à transformer cette dynamique conjoncturelle en une trajectoire structurelle durable.

Le 10/02/2026 à 09h07

Réunis à l’initiative de l’Association professionnelle des sociétés de bourse (APSB), responsables institutionnels, opérateurs de marché et représentants des autorités publiques ont dressé un diagnostic largement convergent: le marché des capitaux entre dans une phase charnière, où la profondeur, la liquidité et la diversification des instruments deviennent les principaux déterminants de son attractivité future.

Au cœur des échanges, l’intervention de la ministre de l’Économie et des Finances a permis de poser un cadre stratégique, articulant le retour de la confiance macroéconomique, la poursuite des réformes de marché et la responsabilité collective des différents acteurs.

Dès l’ouverture des travaux, Amine Maamri, président de l’APSB, a rappelé que l’année 2025 avait marqué un tournant pour la place casablancaise. Selon lui, la progression de la capitalisation boursière au-delà de 1.000 milliards de dirhams traduit «une confiance retrouvée et un marché qui gagne en profondeur». Il a souligné que la capitalisation représente désormais plus de 60% du PIB national.

Pour autant, Amine Maamri a insisté sur le fait que la stabilité et la performance des indices ne sauraient suffire. À ses yeux, un marché financier se juge avant tout à sa capacité à créer du mouvement, à générer de la liquidité et à attirer durablement les investisseurs. La liquidité demeure ainsi, selon ses termes, «l’enjeu central», conditionnant la formation efficiente des prix, la fluidité des transactions et la confiance des acteurs. Les progrès sont réels, a-t-il reconnu, mais les défis persistent en matière de diversification des instruments et d’élargissement de la base d’investisseurs, appelant une mobilisation collective de l’ensemble de l’écosystème.

Ce diagnostic a été prolongé par Nasser Seddiqi, directeur général de la Bourse de Casablanca, qui a livré une lecture chiffrée de la dynamique, rappelant que les volumes de transactions ont atteint 121 milliards de dirhams, soit un doublement par rapport à l’année précédente. Autre signal structurant, la part des investisseurs particuliers est passée de 10% à près de 30% en l’espace de deux ans, traduisant une démocratisation progressive de l’accès au marché, favorisée par la digitalisation des plateformes et les actions de promotion collective.

Cette montée en puissance de l’investisseur individuel, a-t-il souligné, constitue à la fois une opportunité et une responsabilité. Elle repositionne la Bourse comme un vecteur d’épargne et d’inclusion financière, tout en renforçant les exigences en matière de protection des investisseurs, de pédagogie financière et de robustesse opérationnelle. Nasser Seddiqi a replacé cette évolution dans un contexte macroéconomique marqué par des projets structurants d’envergure, qu’il s’agisse des infrastructures portuaires et industrielles, de la généralisation de la protection sociale ou encore de la transition énergétique. Dans ce cadre, le marché des capitaux est appelé à devenir un levier privilégié de financement à long terme, en complément du système bancaire.

Le directeur général de la Bourse de Casablanca a détaillé les réformes structurantes en cours, en soulignant leur articulation avec la feuille de route portée par le ministère de l’Économie et des finances. Il a rappelé que le lancement opérationnel du marché à terme est prévu pour le 6 avril prochain, conformément à l’annonce faite par la ministre. Ce marché, fondé sur des contrats sur indices et sur taux, offrira de nouveaux instruments de couverture et de gestion des risques, marquant le passage d’un marché centré sur le cash à un marché plus mature et sophistiqué.

À cette innovation s’ajoutent, selon lui, le déploiement du market making, appelé à améliorer la liquidité et la continuité des cotations, la mise en place d’une chambre de compensation jouant le rôle de contrepartie centrale et alignant la gestion des risques sur les standards internationaux, ainsi que la modernisation de l’industrie des OPCVM. L’adoption d’un nouveau cadre réglementaire ouvre la voie au lancement des (ETF) «Exchange traded funds» (fonds négocié en bourse), instruments combinant liquidité, diversification et transparence, tout en démocratisant l’accès à l’investissement. La transformation de la Bourse de Casablanca en groupe intégré, couvrant marché cash, marché à terme, compensation et infrastructures technologiques, doit par ailleurs renforcer l’efficience opérationnelle et l’attractivité régionale de la place.

Dans son allocution, Tarik Senhaji, le président de l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC), a insisté sur la dimension historique de la phase actuelle. Selon lui, le marché boursier marocain a franchi un palier significatif, en confirmant sa capacité à mobiliser l’épargne nationale et à l’orienter vers l’économie réelle. le le président de AMMC souligne que la diversification sectorielle, le rôle des investisseurs institutionnels et la complémentarité avec l’industrie du capital-investissement ont contribué à relancer les IPO (introductions en Bourse) et à renforcer la liquidité.

Cette dynamique, a-t-il averti, ne devient un véritable tournant que si elle se transforme en trajectoire durable: «Le renforcement des standards de marché, l’amélioration de la communication financière des émetteurs et le développement de la recherche et de l’analyse financière constituent des conditions essentielles». La progression rapide du nombre d’investisseurs particuliers impose un effort soutenu d’éducation financière, soutient-il.

C’est toutefois l’intervention de Nadia Fettah Alaoui, ministre de l’Économie et des finances, qui a donné sa pleine dimension stratégique à la rencontre. Insistant sur le contexte macroéconomique, elle a souligné que le Maroc traverse une phase de confiance et de stabilité, marquée par le retour en catégorie «investment grade», une croissance proche de 5% et le lancement d’un nouveau cycle d’investissements structurants. Selon la ministre, ces phases sont précisément celles où les pays doivent préparer leur accélération économique.

Dans ce cadre, elle a rappelé que «la question n’est plus seulement de financer l’économie, mais de diversifier les sources de financement et de partager la création de valeur». Le marché boursier est appelé, selon ses termes, à jouer un rôle central dans cette équation. Les signaux récents sont encourageants, avec 160.000 particuliers ayant participé à la dernière introduction en Bourse, un record historique, une progression de plus de 60% de l’indice MASI sur trois ans et une capitalisation dépassant désormais les 1.000 milliards de dirhams. Elle a toutefois mis en garde contre une dynamique encore concentrée sur un nombre limité de grandes capitalisations.

En outre, la ministre a plaidé pour que la Bourse devienne un véritable outil de financement de la croissance pour l’ensemble des entreprises marocaines, en particulier les PME. À cet égard, le développement du marché secondaire et l’amélioration de la liquidité des petites et moyennes capitalisations constituent, selon elle, une priorité collective.

Si les pouvoirs publics prennent leur part à travers les réformes législatives et réglementaires, la liquidité, a-t-elle insisté, «ne se décrète pas par la loi» et doit être construite par l’innovation et les stratégies des acteurs privés.

Nadia Fettah Alaoui a également souligné que les introductions en Bourse se préparent sur plusieurs années, nécessitant un travail étroit avec les fonds de private equity, les investisseurs institutionnels et les banques d’affaires. Dans cette même dynamique, elle soutient que «le Fonds Mohammed VI pour l’investissement est appelé à jouer, dans cette perspective, un rôle structurant en renforçant les fonds propres des entreprises et en alimentant le pipeline futur des introductions». Les décisions d’ouverture de capital demeurent des choix entrepreneuriaux, a-t-elle rappelé, mais le rôle de l’État est de créer un environnement où ces décisions deviennent naturelles.

La ministre a aussi insisté sur le caractère structurant du lancement du marché à terme prévu le 6 avril, qu’elle a présenté comme une étape majeure pour la place financière de Casablanca: «Ce nouvel outil doit contribuer à améliorer la formation des prix, renforcer la liquidité et accroître l’attractivité globale du marché». Elle a également réaffirmé l’objectif de renforcer la présence du Maroc dans les grands indices internationaux, notamment MSCI, dans un contexte mondial de recomposition des flux d’investissement où la crédibilité et la visibilité du pays se trouvent renforcées.

Clôturant les interventions institutionnelles, Brahim Benjelloun Touimi, président du Conseil d’administration de la Bourse de Casablanca, a salué la cohérence des réformes engagées et la clarté des orientations fixées par les autorités publiques. Il a souligné que «le défi central du marché boursier marocain réside désormais dans sa capacité à assurer un développement durable, capable d’absorber les chocs, de garantir une liquidité sans distorsion des prix et de répondre aux standards des investisseurs internationaux.»

À ses yeux, «l’intermédiaire boursier devient, dans ce nouveau contexte, un acteur clé de la qualité du marché». Au-delà de l’exécution des ordres, il est appelé à devenir architecte de la liquidité, pilier de la confiance, stratège des capitaux et bâtisseur de l’attractivité internationale de la place. La réussite de cette nouvelle ère dépendra ainsi de la capacité collective des acteurs à s’approprier les nouveaux outils, à renforcer les standards de gouvernance et à inscrire la dynamique actuelle dans la durée. Pour Benjelloun Touimi, «le marché boursier marocain dispose désormais des fondamentaux et des réformes nécessaires pour franchir un nouveau cap.»

Par Mouhamet Ndiongue
Le 10/02/2026 à 09h07