Guerre au Proche-Orient: l’économiste Ahmed Azirar anticipe un retour des pressions inflationnistes au Maroc

Ahmed Azirar, économiste et expert en intelligence des marchés.

EntretienDans un contexte de guerre au Proche-Orient, l’économiste Ahmed Azirar analyse pour Le360 les risques d’un retour des pressions inflationnistes au Maroc et leurs implications pour la politique monétaire. Entre flambée possible des prix de l’énergie et perturbations des chaines logistiques, il appelle Bank Al-Maghrib à la prudence lors de sa prochaine réunion sur le taux directeur.

Le 07/03/2026 à 15h36

La guerre en cours au Moyen-Orient ne montre, pour l’heure, aucun signe d’apaisement. Dans ce contexte d’incertitude, Le360 a interrogé Ahmed Azirar, économiste et expert en intelligence des marchés, sur les risques que ce conflit pourrait faire peser sur l’économie marocaine, notamment un possible retour des pressions inflationnistes et leurs implications pour la politique monétaire, alors que le Conseil de Bank Al-Maghrib doit tenir sa première réunion trimestrielle de l’année le 17 mars 2026.

Le360: Le conflit actuel au Proche-Orient pourrait-il raviver des pressions inflationnistes au Maroc, notamment à travers les prix de l’énergie ou des matières premières?

Ahmed Azirar: c’est même certain. On se rappelle qu’en décembre 2025, Bank Al-Maghrib (BAM) avait maintenu son taux directeur à 2,25%, un niveau inchangé après la baisse décidée en mars 2025. Cette décision visait à soutenir la croissance (prévue à près de 5% en 2026) tout en stabilisant l’inflation à un niveau bas (1,8% en 2026).

On s’attendait, juste avant l’actuelle guerre au Moyen-Orient, que BAM devrait vraisemblablement maintenir inchangé ce taux du moins au premier semestre de 2026.

Maintenant tout a brusquement changé. Le choc est si important, aggravé par une grande incertitude sur l’issue du conflit et de la gravité de ses conséquences.

Pour le Maroc, l’année 2026 se présentait sous son meilleur profil: croissance forte attendue, budget alimenté par des recettes fiscales en hausse continue, TVA en tête, un matelas de devises suffisant avec toujours une ligne de précaution FMI possible, des rentrées de touristes record…

«Un Covid 19 bis en marche, qui nécessite une mobilisation générale!»

—  Ahmed Azirar

Or, dès l’éclatement de la crise au Moyen-Orient, la Bourse de Casablanca a réagi avec un dévissement qui a annulé les profits du semestre antérieur. Cela prouve la forte sensibilité du monde des affaires à cette conjoncture mondiale maussade.

Les effets immédiats et apparents concernent l’approvisionnement en hydrocarbures et à quel prix? On craint une forte flambée avec un dérèglement au niveau des circuits étant donné les dangers du passage au détroit d’Ormuz et l’arrêt de production dans beaucoup de sites au Qatar, aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite notamment.

D’autres effets impacteront le commerce tant intérieur qu’extérieur vu les perturbations des chaines logistiques notamment et par l’inflation forte qui s’ensuivra.

De fortes perturbations financières seront possibles: valeurs des devises, des investissements directs étrangers (IDE) notamment moyen-orientaux, liquidités enserrées, taux d’intérêt en hausse. En un mot: un Covid 19 bis est en déroulement. Combien va-t-il durer? Personne ne sait en ce moment la durée d’extension du conflit.

Bref, l’inflation va reprendre à un rythme qui risque d’être élevé via l’énergie, les matières premières, les aliments, les intrants industriels, les services les plus divers (logistique, assurances...). Ce qui impactera la croissance et l’emploi.

L’économie de guerre va concerner beaucoup de pays y compris la Chine fournisseur mondial. Un 1973 en puissance!

Dans quelle mesure cette situation géopolitique pourrait-elle influencer la décision de Bank Al-Maghrib (BAM) lors de sa prochaine réunion de politique monétaire?

Forcément, cela va influencer la décision de BAM. Le débat va être autour de la question du genre: «Doit-on de suite réagir avec le risque de lester une croissance qui est en embellie, ou doit-on tempérer pour voir?».

Je penche personnellement pour le second choix. L’inflation sera de toute façon importée avant qu’elle se nationalise. Et puis il y a un temps d’action du taux directeur marocain. Par contre, la politique budgétaire doit agir proactivement.

Quel est votre scénario le plus probable pour cette réunion: maintien du taux directeur au niveau actuel ou relèvement?

Je suis pour un maintien du taux directeur à son niveau actuel avec la fixation, d’ores et déjà, d’un rendez-vous pour réunir le Conseil dans le mois qui suit.

Comme je l’ai déjà dit, la politique économique urge, côté budgétaire. Tous les leviers doivent être actionnés de suite tant coté recettes, que dépenses et dette, quitte à reprogrammer des projets.

«Je suis pour un maintien du taux directeur à son niveau actuel avec la fixation d’un rendez-vous pour réunir le Conseil dans le mois qui suit»

—  Ahmed Azirar

La diversification des approvisionnements énergétiques s’impose aussi, avec l’accélération des infrastructures et équipements énergétiques du port de Nador West Med. Au niveau financier, l’action doit également apporter son lot de soutien à la croissance, telles des conditions bancaires facilitatrices notamment.

Et bien entendu, la mobilisation doit être décrétée à tous les niveaux pour exploiter les opportunités que cette économie de guerre ne manquera pas d’offrir (logistique, exportation, tourisme...).

Par Lahcen Oudoud
Le 07/03/2026 à 15h36