Financement participatif: «La Mourabaha a intégré un nouveau levier de solvabilisation», selon Taoufik Kamil

Taoufik Kamil, président de la Fédération nationale des promoteurs immobiliers (FNPI).

Au Maroc, les financements participatifs destinés principalement à l’habitat ont atteint 22,8 milliards de dirhams à fin 2024, selon Bank Al-Maghrib, confirmant la progression continue de la Mourabaha immobilière depuis l’entrée en vigueur du cadre réglementaire. Malgré tout, le marché immobilier reste marqué par la hausse des coûts de construction et une demande plus sélective, un segment qui se dresse comme un levier de solvabilisation pour une partie des ménages.

Le 12/03/2026 à 15h02

L’essor du financement participatif immobilier s’inscrit dans une mutation progressive du système financier marocain, engagé depuis plusieurs années dans l’intégration d’instruments conformes à la finance islamique. Introduite juridiquement par la loi 103-12 relative aux établissements de crédit, la finance participative est aujourd’hui supervisée par Bank Al-Maghrib, qui encadre l’activité des banques participatives et la conformité des produits.

Avec ce dispositif, la Mourabaha immobilière constitue l’instrument dominant. Le mécanisme repose sur une logique différente du crédit classique: la banque acquiert d’abord le bien immobilier avant de le revendre au client avec une marge connue à l’avance. Une fois l’opération conclue, le bien est inscrit au nom de l’acquéreur à la Conservation foncière, avec une hypothèque inscrite au profit de l’établissement financier jusqu’au remboursement complet.

Pour Taoufik Kamil, président de la Fédération nationale des promoteurs immobiliers (FNPI), ce mécanisme financier répond à une distorsion historique du marché immobilier marocain. Selon lui, une partie de la demande solvable demeurait longtemps à l’écart du crédit bancaire traditionnel pour des raisons de conviction ou de préférence éthique. Ce segment, structuré autour de la Mourabaha immobilière, continue de gagner du terrain dans un marché globalement attentiste.

«Le financement participatif, et en particulier la Mourabaha immobilière, a permis d’intégrer progressivement une clientèle qui ne recourait pas au système bancaire conventionnel», explique Taoufik Kamil dans un entretien accordé à Le360.

Les statistiques de Bank Al-Maghrib confirment cette montée en puissance graduelle. Les financements participatifs ont atteint 22,8 milliards de dirhams à fin 2024, en progression continue depuis la création des premières banques participatives en 2017. L’essentiel de ces financements concerne l’acquisition de logements, confirmant l’ancrage immobilier de ce segment bancaire.

Cette progression reste néanmoins mesurée à l’échelle du système financier marocain, dominé par les banques universelles. L’encours total du crédit bancaire au Maroc dépasse 1.23 milliards de dirhams, selon les dernières statistiques de Bank Al-Maghrib, ce qui signifie que la finance participative demeure encore un segment de niche dans l’intermédiation financière nationale.

Classes moyennes ciblées

Malgré cette progression, l’impact macroéconomique du financement participatif sur le marché immobilier reste encore partiellement circonscrit. Pour rappel, l’encours des financements participatifs destinés à l’acquisition de logements a atteint 25 milliards de dirhams en 2024, marquant une hausse de près de 16%, selon le douzième rapport annuel sur la stabilité financière publié par Bank Al-Maghrib, l’ACAPS et l’AMMC.

Selon Taoufik Kamil, la clientèle principale se concentre aujourd’hui sur les classes moyennes urbaines, une population attachée à la conformité religieuse des produits financiers, mais également attentive à la lisibilité contractuelle des transactions.

«Aujourd’hui, le financement participatif touche surtout les classes moyennes urbaines, une clientèle attachée à la conformité Charia et une partie des Marocains résidant à l’étranger», souligne le président de la FNPI. En revanche, son influence demeure limitée sur les segments sociaux et intermédiaires du marché immobilier, où les contraintes de pouvoir d’achat continuent de peser fortement sur la capacité d’acquisition.

La solvabilisation de la demande ne dépend en effet pas uniquement de la nature du financement. Elle reste étroitement liée à plusieurs variables structurelles du marché immobilier marocain.

Le coût du foncier, la fiscalité immobilière, le prix des intrants de construction et les délais administratifs constituent autant de facteurs qui influencent directement le prix final du logement. Dans ce contexte, Taoufik Kamil rappelle que le financement participatif ne peut pas, à lui seul, résoudre les tensions structurelles du marché.

«Le produit financier contribue à la solvabilisation, mais la soutenabilité du marché dépend d’un écosystème plus large», insiste-t-il.

Cette analyse intervient dans un contexte marqué par une hausse des coûts de production dans le secteur immobilier.

Depuis plusieurs années, les promoteurs marocains font face à un renchérissement significatif de plusieurs intrants, notamment les matériaux de construction, l’énergie, le foncier et les charges fiscales. Ces pressions se traduisent par un allongement des cycles de commercialisation des programmes immobiliers, phénomène observé dans plusieurs grandes villes du Royaume.

Pour les promoteurs, l’élargissement de la base d’acquéreurs constitue donc un enjeu stratégique majeur.

Dans cette perspective, le financement participatif pourrait contribuer à fluidifier une partie des transactions. Et dans le cadre de la Mourabaha, la banque intervient comme acquéreur intermédiaire, ce qui sécurise juridiquement l’opération et facilite l’accès au financement pour certains ménages.

Toutefois, Taoufik Kamil insiste sur une limite importante: à ce stade, la finance participative intervient principalement dans le financement des acquéreurs et non dans celui des projets immobiliers eux-mêmes.

Or, pour les promoteurs, la question du financement de la production immobilière reste centrale.

Défi du refinancement

Le véritable changement d’échelle pourrait provenir du développement d’instruments de financement participatifs dédiés aux projets immobiliers. Ainsi, dans plusieurs pays du Golfe ou en Asie du Sud-Est, les promoteurs ont recours à des Sukuk immobiliers, des obligations conformes à la finance islamique permettant de financer directement des opérations de développement et Taoufik Kamil d’ajouter que «cette évolution représenterait un tournant majeur pour le secteur immobilier marocain.»

«La véritable évolution stratégique résiderait dans le développement de mécanismes participatifs de type Sukuk immobiliers dédiés au financement d’opérations», explique-t-il.

Une telle évolution suppose toutefois un approfondissement du marché des capitaux participatifs, car la profondeur du refinancement constitue aujourd’hui l’un des principaux défis du modèle participatif marocain.

Les banques participatives sont adossées à de grands groupes bancaires nationaux, ce qui garantit leur solidité institutionnelle. Mais leur capacité d’expansion dépend largement de l’élargissement de leur base de dépôts et du développement d’un marché secondaire de refinancement.

Selon Taoufik Kamil, la montée en puissance du secteur dépendra donc de trois leviers: la neutralité fiscale entre finance conventionnelle et participative, l’émission régulière de Sukuk souverains et l’approfondissement du marché des capitaux participatifs.

Atout pour MRE

Un autre levier de développement pourrait provenir des Marocains résidant à l’étranger (MRE), dans un contexte international marqué par la volatilité des taux d’intérêt et le durcissement des conditions de crédit en Europe, le financement participatif pourrait constituer un outil d’attractivité supplémentaire pour cette catégorie d’investisseurs.

Le Maroc bénéficie d’une stabilité macroéconomique régulièrement saluée par les institutions financières internationales, notamment le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.

Pour Taoufik Kamil, la finance participative répond précisément à plusieurs attentes dont la sécurité juridique et la lisibilité contractuelle des produits participatifs qui peuvent renforcer la confiance des investisseurs. «Pour les MRE, la conformité éthique, la lisibilité contractuelle et la sécurité juridique sont des critères déterminants», souligne le président de la FNPI.

Le potentiel de ce segment pourrait être renforcé par une digitalisation accrue des procédures et une simplification des transferts financiers liés à l’acquisition immobilière.

Malgré sa progression, la finance participative immobilière ne présente pas, à ce stade, de risque systémique pour le système financier marocain. Selon Taoufik Kamil, la part du financement participatif dans l’encours global du crédit reste modérée et son encadrement prudentiel demeure strict. En outre, le mécanisme réglementaire mis en place par Bank Al-Maghrib repose sur une supervision rigoureuse et un contrôle de conformité exercé par le Conseil supérieur des Oulémas.

Cette double régulation vise à concilier innovation financière et stabilité du système bancaire, car pour le président de la FNPI, le véritable risque ne réside pas dans la croissance du financement participatif, mais dans un développement non coordonné ou insuffisamment encadré. «L’équilibre doit reposer sur trois piliers: innovation financière encadrée, protection renforcée de l’acquéreur et stabilité macroéconomique», affirme Taoufik Kamil.

En définitive, le financement participatif apparaît moins comme une rupture radicale que comme un vecteur de diversification du système financier marocain. Son développement accompagne une transformation progressive du marché immobilier, confronté à de nouveaux défis de financement et à une évolution des comportements d’achat. Taoufik Kamil, précise dans ce sens que «la finance participative constitue un levier complémentaire susceptible de renforcer l’inclusion financière et d’élargir la base des acquéreurs.» Mais son efficacité dépendra de réformes plus larges touchant l’ensemble de l’écosystème immobilier.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 12/03/2026 à 15h02