Est-ce que l’IA menace vraiment le cinéma, le gaming et le streaming?

Un cybercriminel. (Photo d'illustration). DR

Alors que le Maroc affiche de grandes ambitions dans le gaming, les industries créatives et l’accueil de festivals internationaux, une alerte venue du monde de la cybersécurité invite à regarder l’envers du décor. Dans son Security bulletin, un document d’alerte publié par un éditeur de cybersécurité, l’éditeur Kaspersky désigne l’Intelligence artificielle (IA) comme l’une des principales menaces pour le secteur du divertissement à l’horizon 2026.

Le 10/02/2026 à 09h56

Cinéma, jeux vidéo, plateformes de streaming, événements culturels: tous ces univers, désormais largement digitalisés, partagent une même vulnérabilité. Derrière les écrans, les algorithmes et la promesse d’expériences immersives, se joue une bataille silencieuse entre créateurs et cybercriminels.

Contrairement à l’image futuriste que l’on associe souvent aux cyberattaques pilotées par l’Intelligence artificielle (IA), l’alerte de ce bulletin repose sur des tendances déjà bien visibles. Pour Marouane Harmach, l’expert interrogé par Le360, le constat est sans appel: «Ce n’est pas de la science-fiction, mais une projection logique des tendances actuelles. Le secteur du divertissement repose entièrement sur la propriété intellectuelle et le numérique.»

À l’horizon 2026, l’intelligence artificielle ne sera plus un outil marginal réservé à une poignée de hackers très qualifiés, mais un standard largement accessible. Cette évolution a une conséquence majeure: la barrière technique nécessaire pour mener des cyberattaques sophistiquées s’effondre. Là où il fallait autrefois du temps et des compétences pointues, des outils automatisés permettent désormais de cibler des productions à très fort budget avec une efficacité redoutable.

L’IA ne se contente pas de rendre les attaques plus rapides: elle en modifie la nature. «Nous assistons aux deux phénomènes simultanément», explique notre intervenant. «D’un côté, l’IA amplifie des attaques classiques comme le phishing ou la recherche de failles, à une échelle et une vitesse vertigineuses. De l’autre, elle introduit de nouveaux vecteurs d’attaque totalement inédits.»

Parmi ces nouveaux risques figurent les deepfakes, des faux contenus audio ou vidéo ultra-réalistes, mais aussi l’empoisonnement de données. Cette technique consiste à corrompre les données utilisées pour entraîner les modèles d’IA des studios, altérant ainsi la qualité, la fiabilité ou même l’intégrité des œuvres produites.

Côté cinéma, qu’est-ce qui attire les cyberattaquants?

L’étude identifie un maillon particulièrement vulnérable: la chaîne des effets spéciaux et de la postproduction. «Cette étape est le goulot d’étranglement critique de la production», souligne l’expert.

La raison est avant tout structurelle. Les grands studios délèguent les VFX à une multitude de prestataires, souvent répartis dans plusieurs pays. Chaque studio sous-traitant devient une porte d’entrée potentielle pour une attaque. À cela s’ajoutent des transferts massifs de données, parfois plusieurs téraoctets qui circulent dans l’urgence, souvent sans chiffrement suffisant (un mécanisme destiné à sécuriser les fichiers en les rendant illisibles), pour respecter des délais de livraison extrêmement serrés. Résultat: la sécurité passe après la performance et le timing.

Si le cinéma est souvent le premier secteur auquel on associe les VFX, les mêmes logiques s’appliquent aujourd’hui aux jeux vidéo, dont les cinématiques et environnements reposent sur des chaînes de production tout aussi fragmentées et numérisées.

Paradoxalement, ce ne sont pas toujours les géants du secteur qui sont les plus exposés. «Les grands acteurs sont les cibles ultimes, mais aussi les mieux protégés», rappelle l’expert.

Les studios indépendants ou émergents, comme ceux que le Maroc cherche à attirer pour développer son écosystème créatif, sont souvent utilisés comme points d’entrée indirects. Ces attaques, appelées supply chain dans le jargon, consistent à infiltrer un partenaire ou un fournisseur pour atteindre ensuite les entreprises plus importantes. Elles permettent ainsi aux cybercriminels de rebondir vers des cibles qu’ils ne pourraient pas attaquer directement. Avec des budgets cybersécurité limités, ces structures deviennent également des cibles privilégiées pour des attaques par ransomware, un type de logiciel malveillant qui bloque l’accès aux fichiers ou aux systèmes informatiques jusqu’au paiement d’une rançon. Ces attaques peuvent paralyser une production entière.

Autre cible majeure pointée par le bulletin: les réseaux de diffusion de contenu, ou Content delivery networks (CDN). Ces réseaux sont des infrastructures qui permettent de diffuser rapidement des films, des séries ou des jeux vidéo à des millions de spectateurs partout dans le monde, en stockant temporairement les données sur des serveurs proches des utilisateurs. Comme l’explique Harmach: «Les CDN sont les autoroutes du divertissement.»

Par exemple, lorsqu’un épisode d’une série très attendue est mis en ligne, le CDN permet à des milliers de personnes de le regarder en streaming simultanément sans ralentissement, en répartissant la charge sur plusieurs serveurs.

Les attaquer permet un impact maximal: interrompre un service pour des millions d’utilisateurs via une attaque par déni de service, voler des données bancaires et personnelles centralisées, ou encore pirater des comptes grâce au credential stuffing. À l’aide de bots pilotés par IA, des millions de mots de passe déjà volés ailleurs sont testés automatiquement sur des plateformes comme Netflix, Steam ou le PlayStation Network, avant d’être revendus sur des marchés parallèles.

Les fuites d’épisodes inédits ou de versions non finalisées de jeux vidéo ne relèvent pas du simple piratage opportuniste. «C’est un véritable sabotage marketing», annonce l’expert. Dévoiler la fin d’une série ou un gameplay non abouti détruit des années de planification, de suspense et d’investissement. Les conséquences touchent aussi la confiance des investisseurs, pouvant aller jusqu’à faire chuter le cours de bourse d’un studio. À cela s’ajoutent des coûts de remédiation colossaux: scènes à refaire, scénarios modifiés, sorties repoussées.

Malgré ces risques, la sécurité reste souvent reléguée au second plan. «Dans la guerre du streaming, la priorité reste l’expérience utilisateur», observe Harmach. La cybersécurité est encore perçue comme un frein technique ou budgétaire. Si certaines plateformes commencent à intégrer une logique de sécurité par conception, sous la pression des régulations et de la multiplication des attaques, le retard accumulé reste important.

Au-delà des enjeux économiques, il existe un impact social de l’IA générative. On mentionne là le harcèlement automatisé, les arnaques ultra-réalistes, les faux profils ou l’usage de fausses voix de streamers célèbres: les dérives se multiplient. La pornographie deepfake, ciblant des célébrités ou des membres de communautés de fans, contribue à installer un climat toxique qui pourrait s’avérer durable.

Face à cela, la modération humaine atteint ses limites. «C’est une véritable course aux armements», ajoute-t-il. «Seule une IA de modération peut combattre une IA de génération.» Les outils automatisés deviennent indispensables pour filtrer les contenus toxiques en temps réel, tant le volume dépasse désormais les capacités humaines.

Maroc: anticiper pour crédibiliser un hub régional

Dans ce contexte global, le Maroc n’est pas un simple spectateur. En se positionnant comme hub régional du gaming, de l’audiovisuel et de l’événementiel, le pays s’expose aux mêmes risques, voire davantage.

Trois priorités émergent selon Marouane Harmach: la protection de la propriété intellectuelle pour rassurer les investisseurs étrangers, la sécurisation des infrastructures numériques liées aux festivals et la prévention des ransomwares. «Une attaque paralysant un studio le jour d’un lancement ou l’infrastructure d’un festival serait catastrophique pour la réputation numérique du pays», prévient-il.

Par Camilia Serraj
Le 10/02/2026 à 09h56