Réunis mardi 3 février 2026 à Salé, à l’initiative de la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural, responsables publics, institutions nationales et partenaires internationaux ont dressé un diagnostic convergent: l’emploi agricole est devenu un facteur limitant majeur de la soutenabilité économique, sociale et territoriale du modèle agricole marocain.
En ouverture des travaux, le ministre de l’Agriculture, Ahmed El Bouari, s’est limité à rappeler les fondamentaux macroéconomiques du secteur. L’agriculture demeure un pilier de la sécurité alimentaire, de la stabilité sociale et de l’équilibre territorial, mais sa capacité à remplir ces fonctions dépend désormais, a-t-il souligné, de la qualité du capital humain, de l’organisation du travail et de l’adéquation entre formation et besoins productifs.
Le ministre a insisté sur la nécessité de transformer l’amélioration récente de la situation hydrique en emplois effectifs, tout au long des chaînes de valeur, et a évoqué la signature d’une convention entre les pouvoirs publics, la Comader et l’ANAPEC pour améliorer l’intermédiation sur le marché du travail agricole.
La sécheresse provoque un décrochage brutal de l’emploi agricole et met sous tension les territoires ruraux.
Lors de cette conférence, l’essentiel des échanges s’est toutefois rapidement déplacé vers le terrain des constats chiffrés et des mécanismes structurels.
Prenant la parole, Rachid Benali, président de la Comader, a posé un diagnostic direct. «Au-delà des aléas climatiques, plusieurs filières agricoles à forte intensité de travail sont désormais confrontées à une pénurie structurelle de main-d’œuvre, entraînant retards de récolte, pertes de volumes et fragilisation de la compétitivité.»
Selon Benali, l’emploi agricole ne souffre pas uniquement d’un déficit quantitatif, mais d’un problème d’attractivité et d’organisation. «La saisonnalité mal maîtrisée, la pénibilité du travail et la faible sécurisation des parcours professionnels contribuent à un décrochage durable entre l’offre et la demande de travail, y compris dans des bassins historiquement agricoles.», a-t-il rappelé, faisant le diagnostic de la situation.
La dimension internationale du débat a été apportée par Ahmadou Moustapha Ndiaye, directeur pays de la Banque mondiale pour le Maghreb et Malte. Insistant sur la notion de «pauvreté de perspective», il a rappelé que l’emploi ne constitue pas uniquement une source de revenu, mais également un vecteur de dignité, de stabilité sociale et d’espoir. Dans le cadre du nouveau partenariat stratégique en préparation avec le Maroc, l’emploi et l’inclusion territoriale s’imposent comme des priorités majeures, au sein desquelles l’agriculture joue un rôle déterminant.
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Pour la Banque mondiale, l’agribusiness, entendu comme l’ensemble des chaînes de valeur agricoles et agroalimentaires, représente un levier central de création d’emplois, d’entrepreneuriat et de connexion des territoires ruraux aux marchés. L’initiative Agriconnect, déployée au Maroc, vise précisément à lever les contraintes d’accès au financement, aux technologies, aux marchés et aux compétences, afin de favoriser des chaînes de valeur plus résilientes, plus compétitives et plus créatrices d’emplois décents.
Cette lecture est partagée par Vanina Forget, senior agricultural economist à la Banque mondiale, qui a mis en évidence la double dynamique du secteur. D’un côté, une «érosion globale de l’emploi agricole, marquée par un désengagement progressif des jeunes et un vieillissement de la main-d’œuvre rurale.» De l’autre, elle fait remarquer «une transformation silencieuse, illustrée par la montée en puissance de l’emploi salarié agricole déclaré.»
Les données présentées montrent ainsi que le nombre d’emplois salariés agricoles déclarés à la CNSS est passé de 74.000 en 2004 à 270.000 en 2014, puis à 473.000 en 2024, soit une augmentation de plus de 539% sur vingt ans. Cette progression est particulièrement marquée dans certaines activités, notamment les fruits et cultures permanentes, où les emplois salariés déclarés sont passés de 14.000 à 122.000, ainsi que dans les légumes et tubercules, de 35.000 à 224.000.
Une lecture structurelle du marché du travail agricole
Le cœur analytique de la conférence a été apporté par Hajar Mortaji, directrice de l’Observatoire national du marché de l’emploi, qui a présenté une lecture détaillée et chiffrée des transformations du travail agricole au Maroc.
À l’échelle nationale, l’évolution de la structure de l’emploi par secteur illustre une recomposition profonde. En 2000, l’agriculture, les forêts et la pêche représentaient 38,9% de l’emploi total, contre 19,8% pour l’industrie et le BTP et 34,7% pour les services. En 2009, la part de l’agriculture recule à 25,7%, tandis que l’industrie progresse à 21,7% et les services à 37,6%. En 2019, l’agriculture ne représente plus que 17,6% de l’emploi, contre 22,6% pour l’industrie et 41,8% pour les services. En 2024, la tendance se poursuit, avec 27% pour l’agriculture, 24% pour l’industrie et le BTP, et 49% pour les services.
Cette trajectoire confirme, selon Hajar Mortaji, une transition structurelle du marché du travail marocain, sous l’effet de mutations économiques, sociales et climatiques, dans laquelle l’agriculture perd progressivement son rôle de premier employeur.
L’analyse devient plus critique lorsqu’elle se concentre sur le milieu rural. La population rurale en âge d’activité est estimée à 9,42 millions de personnes. Parmi elles, 5,04 millions sont inactives, tandis que 4,38 millions constituent la population active. Sur cette population active, 300.000 personnes sont au chômage et 4,08 millions occupent un emploi. Un fait qui place le rural dans l’épicentre de la problématique.
La structure de cette population active occupée révèle une forte précarité. Sur les 4,08 millions d’actifs occupés en milieu rural, 930.000 exercent un emploi non rémunéré, contre 3,15 millions occupant un emploi rémunéré. Cette configuration traduit une dépendance encore très forte à l’agriculture, dans un contexte de pression démographique et d’aspirations nouvelles, notamment chez les jeunes et les femmes, souligne la directrice de l’Observatoire national du marché de l’emploi.
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Au niveau national, l’agriculture représente 26% de l’emploi total, mais en milieu rural, elle concentre 62% des emplois, soit environ 2,8 millions de personnes. Ce poids contraste avec la faiblesse de l’attractivité sociale des métiers agricoles, marqués par la pénibilité, la volatilité des revenus et la saisonnalité.
Les fragilités se traduisent également par des indicateurs de qualité de l’emploi préoccupants. En milieu rural, 12,3% des travailleurs agricoles se trouvent en situation de sous-emploi. L’informalité demeure massive, avec 84% des emplois non rémunérés en milieu rural.
Dans ce contexte, la dynamique de la structure socio-démographique accentue ces vulnérabilités. Les femmes représentent 26,6% de la main-d’œuvre agricole, contre 20,6% au niveau national. Le niveau d’instruction reste très faible avec 75% des actifs agricoles qui sont sans instruction contre 22,8% n’ayant que le niveau primaire.
Les séries longues présentées par Hajar Mortaji, mettent en évidence une volatilité extrême de la création nette d’emplois agricoles. Après une création de 16.000 emplois en 2016 et 42.000 en 2017, le secteur enregistre des destructions successives de 32.000 emplois en 2018, 130.000 en 2019 et 273.000 en 2020. Un rebond temporaire de 63.000 emplois est observé en 2021, avant un retour à une trajectoire négative en 2022 avec moins 215.000, 2023 moins 202.000 et 2024 moins 137.000.
Sur la période 2022–2024, la perte cumulée atteint 555.000 emplois, soit une moyenne annuelle de 185.000 emplois détruits. À plus long terme, la contraction est encore plus marquée alors qu’un Marocain sur deux travaillait dans l’agriculture au début des années 2000, un sur quatre seulement y est employé aujourd’hui, correspondant ainsi à une perte d’environ 1,7 million d’emplois agricoles en vingt ans.
Vieillissement et désengagement des jeunes
Les données par tranche d’âge confirment un vieillissement accéléré de la main-d’œuvre rurale. La part des 15–24 ans recule de 22% en 2014 à 11% en 2024, soit une baisse de 11 points. Celle des 25–34 ans passe de 27% à 24%. À l’inverse, la part des 45 ans et plus progresse fortement, de 31% à 42% sur la même période.
Ce déséquilibre générationnel alimente les tensions actuelles sur la disponibilité de la main-d’œuvre, en particulier lors des pics saisonniers.
Parallèlement à cette contraction globale, Hajar Mortaji a mis en évidence une dynamique moins visible mais structurante, celle de la montée en puissance de l’emploi salarié agricole déclaré. Le nombre d’emplois salariés agricoles déclarés à la CNSS est passé de 74.000 en 2004 à 270.000 en 2014, puis à 473.000 en 2024, soit une progression de plus de 539%.
Cette évolution est particulièrement marquée dans certaines activités. Les emplois salariés déclarés passent de 35.000 à 224.000 dans les légumes et tubercules, de 14.000 à 122.000 dans les fruits et cultures permanentes, et de 45.000 à 60.000 dans les céréales, légumineuses et oléagineux. Cette dynamique traduit une recomposition progressive de la structure de l’emploi agricole, sans toutefois compenser la destruction globale d’emplois.
L’analyse microéconomique a été approfondie par Sadiq Idrissi, consultant auprès de la Comader, qui a fait le focus sur la concentration extrême des journées de travail dans la filière végétale.
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Six filières (oliviers, céréales, maraîchage, rosacées, fourragères et agrumes) occupent 90% de la superficie agricole et génèrent 82% des journées de travail. Cette concentration est également territoriale: six régions — Fès-Meknès, Rabat-Salé-Kénitra, Tanger-Tétouan-Al Hoceima, Marrakech-Safi, Casablanca-Settat et Souss-Massa — totalisent à elles seules 80% des superficies exploitées et des journées de travail, une double concentration encore accentuée par les déséquilibres saisonniers.
Toutefois, les besoins en main-d’œuvre connaissent des pics et des creux successifs, créant des pénuries ponctuelles alternant avec des phases de chômage. L’exemple de la région Fès-Meknès illustre cette inadéquation temporelle persistante entre besoins agricoles et disponibilité effective de la main-d’œuvre.
Au-delà des chiffres, les travaux de la conférence convergent vers un constat: l’emploi agricole est devenu un enjeu macroéconomique et territorial central. Sa fragilisation menace la compétitivité des filières, la stabilité sociale des territoires ruraux et la capacité du secteur agricole à jouer son rôle d’amortisseur économique.













