Décidée lors du conseil d’administration du 18 décembre 2025 par l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger, cette augmentation a déclenché une mobilisation inédite. À Rabat et Kénitra, les parents s’organisent, écrivent, manifestent. Le débat dépasse largement la question comptable. Il touche désormais à la nature même du modèle de l’enseignement français à l’étranger.
Au cœur de cette contestation, une voix de terrain a choisi de se faire l’écho, en tant que relais fédérateur des familles, des enseignants et des personnels: celle de Mathieu Lescrainier, élu Français du monde–ADFE, qui siège au sein de l’ensemble des conseils d’établissement du pôle Rabat–Kénitra. Son constat est sans détour.
«Cette mobilisation ne traduit pas un rejet du système, bien au contraire. Les parents y sont profondément attachés. Ils veulent le protéger», insiste-t-il.
Ce point est central. Car contrairement à une lecture superficielle, les familles ne contestent pas la qualité pédagogique. Beaucoup sont elles-mêmes issues du système français. D’autres, marocaines ou binationales, ont fait un choix volontaire, parfois coûteux, souvent sacrificiel, pour garantir à leurs enfants un cadre académique exigeant et une ouverture internationale. Selon le conseiller des Français de l’étranger, «la grande majorité des élèves a intégré ces établissements sur test. Ce n’est pas un choix par défaut, c’est un choix réfléchi», rappelle Mathieu Lescrainier. Mais ce choix se heurte désormais à une réalité budgétaire brutale.
À Rabat, la colère a pris corps: des rassemblements devant les établissements, puis près de 3.000 lettres individuelles déposées à l’ambassade de France et au secrétariat du proviseur du lycée Descartes. Rarement la communauté des parents s’était montrée aussi mobilisée, aux côtés des syndicats d’enseignants et des personnels.
Pour l’élu local et membre de l’association Français du monde-ADFE (Association Démocratique des Français à l’Étranger), la hausse agit comme «un déclencheur», mais le malaise est plus ancien. «Les familles ont le sentiment de subir des arbitrages budgétaires structurants sans être réellement associées au processus. Les incompréhensions s’accumulent, tandis que les instances de gouvernance paraissent toujours plus éloignées. Or, la contribution financière demandée ne cesse d’augmenter et, selon les parents, les hausses annoncées ne se traduiraient pas par un renforcement des moyens pédagogiques mis à la disposition des enseignants.»
Le phénomène ne se limite d’ailleurs pas au Maroc. Grâce au réseau international de l’association française reconnue d’utilité publique, Français du monde-ADFE, Mathieu Lescrainier observe des tensions similaires en Italie, en Belgique, au Royaume-Uni, en Espagne, en Tunisie ou aux Pays-Bas à travers un réseau de section locale et d’élus conseillers des français de l’étranger ainsi que de sénateurs français. Partout, les mêmes mots reviennent: hausses difficiles à absorber, décisions venues de Paris, concertation jugée insuffisante.
Mais le Maroc occupe une place à part. Le Royaume abrite le plus important réseau d’établissements en gestion directe au monde — précisément ceux visés par la décision prise par l’AEFE fin 2025. L’enseignement français y est ancien, structurant, et s’adresse bien au-delà de la seule communauté française. Dans ce contexte, toute hausse des frais de scolarité prend, presque mécaniquement, une portée sociale et politique bien plus sensible.
Mais derrière la facture, l’élu perçoit surtout une transformation plus profonde, car «les hausses de frais sont le symptôme visible d’un changement de modèle lié à un désengagement budgétaire assumé et structuré de l’État envers l’AEFE et que nous déplorons en tant qu’élus représentants les français de l’étranger», affirme-t-il.
L’enseignement français à l’étranger, longtemps conçu comme un outil de service public et de rayonnement culturel, serait désormais piloté avec une logique davantage économique. «Le réseau génère aujourd’hui plus de 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel de par le monde». Une masse financière qui, selon lui, influe nécessairement sur la gouvernance.
«Le risque, c’est de confondre performance économique et cohérence éducative», prévient-il. «On met en avant l’attractivité de la marque, mais on oublie les principes d’excellence, de pérennité, d’accessibilité et de mixité sociale.»
Le désengagement de l’État Français se traduit concrètement par un transfert progressif de ses charges vers les établissements, donc vers les parents. Notamment les pensions civiles, qui sont les charges patronales des enseignants fonctionnaires de l’État français en poste au Maroc. Pour Mathieu Lescrainier, il ne s’agit pas d’un simple ajustement technique. «Cette évolution s’accompagne d’un glissement progressif du modèle historique de service public, opéré par une série d’ajustements présentés comme techniques ou inévitables. Les familles comme les personnels n’ont pas le sentiment d’un débat politique clair et assumé sur l’avenir de l’AEFE, mais celui d’une transformation progressive qui ne dit pas son nom.»
Les dotations publiques auraient reculé de 59 millions d’euros en deux ans, tandis que plus de 90 millions d’euros de charges structurelles pèsent désormais sur les établissements. En clair, l’équation budgétaire se résout au niveau local, au détriment des familles. Il déclare: «on demande aux établissements historiques et aux parents de financer un modèle de développement dont ils ne voient pas les bénéfices.»

Certains parents s’interrogent: «Avons-nous fait le bon choix pour nos enfants ?» Une question lourde, presque intime, qui en dit long sur la fragilisation du lien de confiance.
Les enseignants, eux aussi, sont touchés. Options, projets éducatifs, initiatives extra-scolaires reposent souvent sur leur engagement volontaire. Si l’écosystème financier se tend, c’est toute cette dynamique qui vacille. Mais la crainte la plus forte est ailleurs: celle d’une élitisation progressive. «Oui, le risque est réel», tranche l’élu.
Les classes moyennes et, qu’elles soient françaises ou marocaine, socle historique du réseau, peinent de plus en plus à suivre. Les bourses scolaires ne suffisent plus. À titre d’exemple, la caisse de solidarité du lycée Descartes, alimentée par les contributions volontaires des parents, s’essouffle. Non par manque de solidarité, mais parce que leurs marges financières se sont érodées.
Perte d’emploi, maladie, séparation: le moindre accident de vie peut désormais compromettre une réinscription. Des enfants quittent le système, non par choix pédagogique, mais faute de pouvoir assumer les frais.
«Les mécanismes existants mais insuffisants produisent de fait une sélection par l’argent», déplore Mathieu Lescrainier.
Comme si cela ne suffisait pas, une partie des hausses servirait à financer des projets immobiliers, dont la construction du collège Saint-Exupéry. Un montant de 18,5 millions d’euros, soit environ 200 millions de dirhams, a été voté. Un chiffre qui a surpris les élus locaux.
«Aucun document détaillé, chiffré et débattu localement ne nous a été présenté. Le seul montant évoqué auparavant était de 65 millions de dirhams. Pour nous, c’est disproportionné», tranche l’élu issu de l’association Français du monde-ADFE.
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Dans une période de rigueur budgétaire affichée, l’incohérence interroge — et nourrit davantage encore la défiance. Car, au fond, la contestation dépasse largement la seule ligne «frais de scolarité». Ce qui se joue, selon lui, relève d’un contrat moral: «Les familles ne refusent pas l’effort. Elles demandent de la cohérence, de la transparence et une vision à long terme», précise-t-il.
Car inscrire un enfant dans le réseau français à l’étranger, ce n’est pas une décision annuelle. C’est un engagement de quinze ans. Une trajectoire de vie.
Cette mobilisation conjointe des familles et des personnels montre que l’AEFE est arrivée à un point de basculement. La question qui se pose désormais est claire car l’avenir de l’AEFE est-il celui d’une privatisation progressive du modèle, ou bien de la préservation d’un juste équilibre entre des établissements porteurs d’une mission de service public et une contribution financière mesurée demandée aux familles.
«C’est ce qui est aujourd’hui en jeu», confirme Mathieu Lescrainier. L’annonce, faite tout récemment, de la création d’une mission d’information au Sénat français consacrée à l’enseignement français à l’étranger, vient acter ce basculement. Portée par des sénateurs issus de Français du Monde-ADFE, cette mission devra établir un diagnostic complet du réseau de l’AEFE et poser les bases d’une réforme plus juste et plus soutenable. «En tant qu’élu de terrain, je serai pleinement engagé, aux côtés de mes collègues, dans la concertation locale avec les familles, les équipes éducatives et les associations de parents, afin de faire remonter les réalités vécues et d’apporter des propositions concrètes», assure-t-il.
À défaut, prévient-il, le risque est clair: voir l’école française à l’étranger s’éloigner progressivement de sa vocation de service public et de mixité sociale, pour se muer en un produit éducatif premium, réservé à une minorité en mesure d’en assumer le coût.








