Conflit au Proche-Orient: ces menaces qui pèsent sur l’économie marocaine

Le détroit d’Ormuz.

Près de 98% des échanges extérieurs du Maroc transitent par voie maritime. Avec un Brent en hausse de 13% à l’ouverture du 2 mars 2026 et des prévisions de fret susceptibles de passer de 2.100 à plus de 4.400 dollars par conteneur de 20 pieds, une tension durable dans le détroit d’Ormuz constituerait un choc inflationniste et budgétaire immédiat pour l’économie marocaine.

Le 03/03/2026 à 19h38

Sécurité énergétique, inflation importée, équilibre budgétaire et résilience industrielle: l’escalade au Moyen-Orient place le Maroc face à une équation géoéconomique complexe. L’analyse d’Oussama Ouassini lève le voile sur les vulnérabilités structurelles mais également sur les leviers stratégiques dont dispose le Royaume.

La montée des tensions entre l’Iran, Israël et les États-Unis ravive un scénario redouté des marchés, celle d’une perturbation partielle ou totale du trafic dans le détroit d’Ormuz, point de passage stratégique par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial. Pour le Maroc, éloigné géographiquement mais fortement inséré dans les flux commerciaux mondiaux, l’impact serait d’abord logistique et financier avant d’être énergétique au sens strict.

Le premier canal de transmission est maritime. Près de 98% des échanges extérieurs marocains s’effectuent par voie maritime. Dans ce contexte, le complexe portuaire de Tanger Med s’impose comme un baromètre avancé des tensions mondiales.

Selon l’analyse d’Oussama Ouassini, «une fermeture ou une simple montée du risque à Ormuz déclenche immédiatement deux leviers inflationnistes». D’une part, les primes d’assurance maritime augmentent mécaniquement dans les zones considérées comme à risque. Les projections évoquent un doublement possible des tarifs de fret, passant d’environ 2.100 dollars à plus de 4.400 dollars par conteneur de 20 pieds. D’autre part, l’effet carburant renchérit le transport mondial.

Le Brent affichait déjà une progression de 13% à l’ouverture du 2 mars 2026. Même sans rupture physique des flux, la seule anticipation d’un risque géopolitique suffit à intégrer une prime de tension dans les cours. Or, dans une économie ouverte et importatrice nette d’énergie comme le Maroc, chaque dollar supplémentaire sur le baril se diffuse rapidement dans les coûts logistiques, puis dans les prix à la consommation.

Le danger immédiat n’est donc pas une pénurie physique de pétrole. «Le Maroc diversifie ses sources d’approvisionnement. Le risque est ailleurs: payer plus cher une logistique mondiale désorganisée», souligne Ouassini.

Un budget sous contrainte et la variable pétrole

Le second canal est budgétaire. Les projections budgétaires pour 2026 ont été établies sur l’hypothèse d’un baril relativement stable, autour de 60 à 65 dollars. Un scénario de baril au-delà de 80 dollars, voire franchissant les 100 dollars en cas d’escalade majeure, modifierait significativement l’équation.

La facture énergétique nationale s’alourdirait mécaniquement. L’État serait alors confronté à un arbitrage délicat: laisser les prix intérieurs des carburants absorber le choc ou activer davantage les mécanismes de compensation, au risque de creuser le déficit budgétaire.

Contrairement à une inflation domestique alimentée par la demande interne, l’inflation importée est subie. Elle se répercute directement sur les ménages via les prix à la pompe, le coût de l’électricité et celui des produits alimentaires transportés. Les classes moyennes et populaires en seraient les premières affectées.

Pour Ouassini, «l’inflation importée dans un contexte de tension géopolitique n’est pas seulement un phénomène monétaire. C’est un test de résilience sociale et budgétaire». Le choc serait d’autant plus sensible que la croissance mondiale ralentirait simultanément sous l’effet d’une hausse généralisée des coûts énergétiques.

Chaînes de valeur, le point d’achoppement

Au-delà de l’énergie, le risque le plus stratégique réside dans la rupture des chaînes de valeur. Le Maroc a construit ces quinze dernières années un modèle industriel intégré aux chaînes mondiales, notamment dans l’automobile et l’aéronautique.

Les usines de la zone de Tanger Automotive City ou du pôle aéronautique de Nouaceur dépendent de composants produits en Asie, en particulier en Chine et en Inde. Or, une perturbation durable à Ormuz affecterait les flux énergétiques vers ces économies industrielles majeures.

Si les «usines du monde» ralentissent faute d’énergie ou en raison d’un renchérissement massif de leurs intrants, les sites marocains pourraient connaître des arrêts techniques pour manque de pièces. L’effet domino serait rapide: baisse de production, tensions sur l’export, pression sur l’emploi industriel.

L’enjeu est également crucial pour OCP Group. La production d’engrais requiert des intrants énergétiques massifs. Une instabilité prolongée sur le gaz naturel liquéfié (GNL) pèserait sur les coûts de production et donc sur la compétitivité internationale du groupe. Dans un contexte de marchés agricoles déjà volatils, la variable énergétique redeviendrait déterminante.

Face à ces risques, le Maroc active plusieurs leviers. La question de la souveraineté énergétique, déjà centrale dans la stratégie nationale, prend une dimension géoéconomique aiguë.

Parmi les projets évoqués figure l’accélération des capacités de stockage, notamment une réserve stratégique pouvant atteindre 400 millions de mètres cubes de gaz. L’objectif est de lisser les chocs d’approvisionnement à court terme.

Ouassini met également en avant l’idée de nouvelles capacités de raffinage. Une première raffinerie d’une capacité de 200 millions de barils par an serait envisagée entre Nador West Med et Tendrara, région susceptible de bénéficier d’infrastructures gazières. Une seconde unité, localisée dans la région de Dakhla, utiliserait l’hydrogène comme source énergétique alternative.

Au-delà de la dimension industrielle, ces projets s’inscriraient dans une logique d’intégration régionale. L’implantation dans l’Oriental permettrait à terme d’envisager des corridors énergétiques vers les pays du Sahel, renforçant le rôle du Maroc comme hub de redistribution énergétique.

Parallèlement, l’accélération des énergies renouvelables constitue un amortisseur structurel. L’objectif de 52% de capacité électrique installée d’origine renouvelable à l’horizon 2030 réduit progressivement la dépendance aux hydrocarbures importés. Plus la part du solaire et de l’éolien augmente, moins le pays est vulnérable aux blocages physiques de navires à plusieurs milliers de kilomètres de ses côtes.

Alternative stable dans un monde fragmenté

À moyen et long terme, la crise pourrait paradoxalement repositionner le Maroc. Dans un environnement marqué par la volatilité du Golfe et la fragmentation des routes maritimes, un hub atlantique stable gagne en attractivité.

Le Royaume pourrait capitaliser sur sa position géographique, son infrastructure portuaire et sa stabilité institutionnelle pour attirer des relocalisations industrielles partielles, notamment dans les secteurs cherchant à réduire leur dépendance aux corridors asiatiques.

Pour Ouassini, la lecture doit dépasser la conjoncture pétrolière. «Nous entrons dans une décennie sans précédent. Entre 2025 et 2030, les dynamiques mondiales cessent d’obéir à une logique linéaire. Les tensions au Moyen-Orient ne sont pas des crises isolées: elles signalent une bascule systémique.»

Selon lui, la croissance des risques comme des opportunités sera exponentielle. Dans cet environnement, la rapidité et la qualité de décision deviennent des variables stratégiques. «La capacité à décider vite et juste n’est plus un avantage compétitif. C’est une condition de survie.»

Il insiste sur la dimension institutionnelle de la réponse. Dans une trajectoire de montée en puissance internationale, le Maroc ne peut se permettre une gouvernance routinière face à des chocs exogènes de cette ampleur. Chaque retard décisionnel se traduirait par une perte relative de souveraineté économique.

La composition et la cohérence de l’exécutif deviennent alors, selon lui, des éléments déterminants. «Ce gouvernement doit fonctionner comme un état-major de puissance, capable de lire l’environnement mondial avec lucidité et d’agir avec une réactivité souveraine.»

L’enjeu dépasse la simple gestion d’un choc pétrolier. Il s’agit de transformer les crises en accélérateurs de mutations structurelles: sécurisation énergétique, valorisation industrielle, intégration régionale africaine et consolidation des finances publiques.

«Le temps des gestionnaires du statu quo est révolu. Ce qu’exige cette décennie, ce sont des bâtisseurs de souveraineté», conclut Ouassini.

Dans cette équation, le Maroc ne subit pas uniquement le risque géopolitique. Il se trouve à la croisée d’un choix stratégique: absorber passivement les ondes de choc d’un monde fragmenté ou en faire le levier d’un repositionnement structurel.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 03/03/2026 à 19h38