Compétitivité énergétique: et si l’IA pouvait aider le Maroc?

L’intelligence énergétique articule données énergétiques, carbone et intelligence artificielle au service de la décision économique. (Photo d'illustration)

L’intelligence artificielle est désormais partout, et le secteur de l’énergie n’y échappe pas. Face aux nouvelles exigences de compétitivité et de traçabilité carbone, un chercheur marocain propose d’utiliser l’IA pour faire émerger un nouveau cadre de pilotage. L’objectif est de mieux piloter la consommation d’énergie et les émissions et d’aider le Maroc à prendre de meilleures décisions économiques dans un contexte de pression réglementaire croissante.

Le 02/03/2026 à 15h07

Pendant des années, la transition énergétique a été pensée comme une affaire de capacités installées. Plus de solaire, plus d’éolien, plus d’investissements. Cette logique a permis des avancées majeures, notamment au Maroc, souvent cité comme un modèle régional.

Mais le contexte a changé. Désormais, produire de l’énergie verte ne suffit plus. Les marchés, les investisseurs et les régulateurs veulent des preuves mesurables. Ils veulent comprendre, à l’échelle nationale, mais surtout à l’échelle territoriale, comment l’énergie est consommée, transformée et intégrée dans la décision économique.

Ce basculement n’est pas théorique. Il est déjà à l’œuvre dans les relations commerciales, les normes internationales et les décisions d’investissement. C’est précisément ce que met en lumière le professeur El M’kaddem Kheddioui, enseignant-chercheur à l’Université Hassan II de Casablanca, à travers un concept qu’il a récemment formalisé, «l’intelligence énergétique» et qui a fait l’objet d’une publication au sein du Journal international de Technologie, de l’Innovation, de la Physique, de l’Énergie et de l’Environnement. Selon lui, il ne s’agit plus seulement de parler d’énergie, mais bien de gouvernance et de capacité à décider dans un monde désormais contraint par le carbone.

L’énergie comme paramètre central de la décision

Pour le chercheur, l’un des malentendus majeurs tient au fait que l’énergie continue d’être abordée comme une question technique ou sectorielle, alors qu’elle irrigue l’ensemble de l’économie.

«L’énergie irrigue l’ensemble des chaînes de valeur. Elle conditionne la compétitivité, la résilience, la souveraineté et l’attractivité des investissements», souligne El M’kaddem Kheddioui, rappelant que cette dépendance concerne aussi bien l’industrie que le transport, l’agriculture, le numérique, le dessalement ou encore l’hydrogène.

Dans ce contexte, traiter l’énergie uniquement sous l’angle technique conduit à une lecture incomplète des enjeux économiques. Pour l’expert, tant que l’énergie reste cantonnée à ce registre, la décision économique ne peut être pleinement éclairée. Sous l’effet de la pression carbone et de la reconfiguration des chaînes de valeur mondiales, l’énergie devient un paramètre structurant de la compétitivité, au même titre que le capital, la technologie ou l’accès au financement.

De la transition au pilotage

L’intelligence énergétique ne remet pas en cause la transition énergétique engagée par le Maroc. Elle en révèle toutefois les limites lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’un pilotage rigoureux fondé sur la mesure.

Produire davantage d’énergie renouvelable reste indispensable, mais ce n’est plus suffisant pour répondre aux nouvelles attentes des marchés. Selon le chercheur, les partenaires commerciaux, les investisseurs et les régulateurs attendent désormais des preuves tangibles, des indicateurs auditables et des dispositifs crédibles de mesure, de reporting et de vérification (MRV).

Le centre de gravité de la décision stratégique s’est ainsi déplacé. Il ne s’agit plus uniquement de transformer le mix énergétique, mais de piloter de manière continue et documentée les flux d’énergie et, par conséquent, les émissions de carbone, afin de relier concrètement les choix techniques aux décisions économiques. Dans cette logique, l’énergie cesse d’être un simple objectif de politique publique pour devenir un véritable instrument de gouvernance, au cœur des arbitrages industriels et des choix d’investissement.

Le Maroc face à un décalage structurel

Cette approche prend une dimension particulière lorsqu’elle est appliquée à des économies ouvertes, fortement exposées aux marchés extérieurs et aux nouvelles règles climatiques. Le cas marocain est, à ce titre, révélateur.

Appliquée au Royaume, cette grille de lecture met en évidence un décalage qui ne relève pas de l’ambition, mais de la méthode. Le Maroc dispose d’une vision claire et de projets structurants, largement reconnus à l’échelle internationale. Sur ce point, le chercheur ne remet rien en cause. «Le principal décalage ne réside pas dans l’ambition stratégique. Sur ce plan, le Maroc a démontré une volonté claire, structurée et constante», souligne El M’kaddem Kheddioui.

En revanche, la capacité à piloter l’ensemble du système énergétique de manière transversale demeure limitée. Les données existent, les audits sont réalisés ou en cours de généralisation, et les initiatives sectorielles se multiplient. Toutefois, en l’absence d’un cadre intégré de consolidation et d’interopérabilité, ces données restent fragmentées et peinent à produire un signal stratégique réellement exploitable.

Dans un pays encore fortement dépendant des importations énergétiques et exposé aux énergies fossiles, cette fragmentation complique la maîtrise des coûts et fragilise la trajectoire carbone, au moment même où les exigences internationales se renforcent.

CBAM et nouvelle grammaire de la compétitivité

C’est précisément dans ce contexte que les règles du commerce international évoluent. Le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF/CBAM) illustre clairement ce changement. L’accès au marché européen ne dépend plus uniquement du prix ou de la qualité du produit, mais de la capacité à démontrer, de manière rigoureuse, son contenu carbone.

Dans ce nouveau cadre, la performance ne se proclame plus, elle se démontre. La compétitivité devient indissociable de la capacité à produire une preuve énergétique et carbone crédible.«La compétitivité ne dépend plus uniquement des coûts de production, mais du niveau de transparence énergétique et carbone», rappelle le chercheur.

Une entreprise ou un territoire capable de mesurer précisément ses flux énergétiques peut anticiper la réglementation, optimiser ses procédés et réduire son exposition aux risques, plutôt que de subir un calcul imposé de l’extérieur. Elle intègre alors la contrainte carbone dans sa propre logique industrielle et économique.

L’intelligence artificielle comme appui, pas comme arbitre

Dans ce dispositif, l’intelligence artificielle joue un rôle important, mais clairement délimité. Elle n’a pas vocation à décider à la place des acteurs, en particulier lorsque les données ou le contexte présentent un caractère sensible.

«L’IA interviendrait comme amplificateur analytique et non comme instance décisionnelle», précise El M’kaddem Kheddioui. Elle permet de traiter des volumes complexes de données, de détecter des incohérences et de simuler des scénarios sous contraintes explicites. Sa valeur dépend toutefois entièrement de la qualité des données sur lesquelles elle s’appuie.

«Sans instrumentation adéquate ni référentiels harmonisés, elle risquerait d’amplifier des biais ou d’automatiser des imprécisions», avertit-il. Intégrée dans un cadre rigoureux de mesure et de vérification, elle devient en revanche un outil puissant d’aide à la décision.

Le chantier qui conditionne tout le reste

Pour El M’kaddem Kheddioui, la priorité est clairement identifiée. Le chantier fondateur consiste à structurer un socle harmonisé de données énergétiques et carbone.

Avant de multiplier les projets, il faut organiser la preuve. Harmoniser les indicateurs, assurer leur traçabilité, rendre la donnée comparable et opposable constitue un chantier à la fois technique, institutionnel et culturel. Sans ce socle, les investissements avancent, mais la gouvernance reste fragile.

L’intelligence énergétique, telle que définie dans ce nouveau cadre de pilotage, repose sur des principes intégrant les effets des interactions sectorielles et systémiques. Elle s’opérationnalise selon deux modes complémentaires : un mode autonome, dédié au pilotage du champ énergétique, et un mode contributif, destiné à alimenter l’intelligence économique par des indicateurs physiques, mesurables et vérifiables, corrélés à la signature énergétique des produits et des services.

«La transition énergétique fixe une direction. Mais sans pilotage fondé sur la mesure, la traçabilité et la preuve, elle reste fragile. L’Intelligence Énergétique permet précisément de relier l’ambition aux décisions, et de transformer l’énergie en un véritable instrument de gouvernance économique », conclut notre interlocuteur.

Pour le Maroc, l’enjeu dépasse désormais la seule production d’énergie verte. Il s’agit de piloter, d’arbitrer et de démontrer, afin de transformer une ambition énergétique en avantage économique durable, à la fois compétitif et coopétitif, sans pour autant exposer notre patrimoine informationnel différenciateur. Cette dimension coopétitive s’impose d’autant plus que les transitions contemporaines que nous traversons sont d’abord d’ordre planétaire et deviennent, si elles ne sont pas maîtrisées, porteuses de risques majeurs pour l’humanité, son confort et ses conditions de vie.

Par Faiza Rhoul
Le 02/03/2026 à 15h07