Se dirige-t-on vers la fin du monopole des pharmaciens au Maroc? C’est en tout cas l’impression qui se dégage des échanges récents entre le Conseil de la concurrence et les représentants de la profession. Parmi les recommandations les plus controversées figure l’autorisation pour des investisseurs non pharmaciens de prendre des participations dans les officines, ce qui rappelle l’ouverture du capital des cliniques privées à des investisseurs non praticiens.
Dans son analyse présentée aux professionnels, dont Le360 détient une copie, le Conseil de la concurrence met en avant plusieurs arguments en faveur d’une telle évolution, tout en soulignant les risques potentiels et les garde-fous nécessaires pour préserver l’équilibre du système officinal. Selon le Conseil, l’ouverture du capital pourrait améliorer le service pharmaceutique à travers une meilleure continuité des services, une gestion plus rationnelle des horaires et une rotation planifiée des effectifs. Elle permettrait également de renforcer la disponibilité des médicaments grâce à la mutualisation des achats et des stocks, à l’utilisation d’outils de prévision de la demande et à une meilleure accessibilité des spécialités coûteuses, souvent difficiles à maintenir dans de petites officines. Cette réforme pourrait aussi réduire les inégalités territoriales d’accès aux médicaments en garantissant un service continu dans les zones fragiles et en instaurant des mécanismes de péréquation territoriale. Le Conseil cite en exemple le Royaume-Uni, où des réseaux structurés tels que Boots, Lloyds Pharmacy ou Well Pharmacy assurent un service continu grâce à une organisation efficace des équipes et des horaires étendus.
Le Conseil de la concurrence reconnaît toutefois que l’ouverture du capital comporte des risques économiques et structurels. Elle pourrait entraîner une concentration excessive, avec l’émergence de chaînes dominantes, des phénomènes d’intégration verticale et des conflits d’intérêts susceptibles de fragiliser les pharmacies indépendantes. Des déséquilibres territoriaux pourraient également apparaître, avec une surconcentration dans les zones urbaines et une désertification des zones rurales.
La question de l’indépendance professionnelle du pharmacien reste centrale. Le Conseil souligne que la présence d’actionnaires ou d’investisseurs pourrait placer certains professionnels sous l’autorité économique de tiers, avec le risque de marchandisation du médicament et un affaiblissement possible de la mission sanitaire des officines, notamment en matière de conseil, de prévention et de continuité des soins.
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Afin d’encadrer cette ouverture, le Conseil recommande la mise en place de garde-fous rigoureux. La protection de l’indépendance professionnelle du pharmacien est jugée essentielle, notamment par une reconnaissance juridique renforcée du pharmacien responsable en tant qu’autorité sanitaire autonome et par une protection explicite contre toute ingérence économique dans les décisions professionnelles, thérapeutiques et déontologiques. L’exemple de l’ouverture encadrée du capital des cliniques aux investisseurs non praticiens, tout en maintenant la direction médicale sous la responsabilité d’un médecin inscrit à l’Ordre, est évoqué comme référence réglementaire.
Pour prévenir les risques de concentration économique, le Conseil cite le modèle du Portugal, où le nombre d’officines par opérateur est plafonné à quatre, ainsi que celui de l’Italie, où un même groupe ne peut contrôler plus de 20% des pharmacies dans une région. Il recommande également d’interdire la participation au capital de certains acteurs économiques puissants, tels que les industriels, les prescripteurs, les cliniques, les groupes de santé, les assurances ou la grande distribution, à l’exception des grossistes-répartiteurs. Des seuils spécifiques de contrôle des concentrations, similaires à ceux existant dans certains secteurs sensibles en France, sont également proposés.
Le Conseil insiste sur la préservation du rôle sanitaire de l’officine, qui passe par la reconnaissance juridique et la valorisation de l’acte pharmaceutique, ainsi que par l’élargissement des missions des officines, incluant la vaccination, la prévention, le dépistage, le suivi thérapeutique et l’accompagnement des maladies chroniques. La protection des pharmacies indépendantes constitue également un objectif majeur. Elle impliquerait des plafonds de concentration limitant le nombre d’officines et les parts de marché par groupe afin d’éviter les positions dominantes et l’éviction des structures indépendantes. L’encouragement de formes coopératives entre pharmaciens permettrait la mutualisation des achats, des services, de la formation et de la digitalisation tout en préservant l’indépendance capitalistique et professionnelle. Des soutiens ciblés seraient également envisagés pour les structures fragiles, notamment dans les zones rurales ou sous-dotées.
L’équilibre territorial de l’accès aux médicaments reste un enjeu central. Le maintien du chaînage pour l’implantation des officines, fixé à 300 mètres à vol d’oiseau, ainsi que l’instauration de critères démographiques et géographiques tenant compte de la densité de population, des besoins sanitaires et de l’accessibilité, sont préconisés. Des incitations à l’installation dans les zones sous-dotées, sous forme d’aides financières, d’exonérations fiscales ou de mécanismes de compensation économique, pourraient être envisagées dans le cadre d’un service universel pharmaceutique reposant sur un fonds sectoriel de solidarité et une contribution proportionnelle des acteurs, avec pour objectif la continuité du service et la péréquation territoriale.
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Ces arguments peinent toutefois à convaincre les pharmaciens. À travers leurs représentations syndicales, y compris celle rattachée au parti de l’Istiqlal, membre de la majorité gouvernementale, ils ont exprimé un rejet ferme de l’avis du Conseil de la concurrence. Dans un communiqué diffusé mercredi à l’issue de la réunion de son Conseil national, la Confédération des Syndicats des Pharmaciens du Maroc (CSPM) a dénoncé une orientation «servant des intérêts catégoriels étroits et des lobbies financiers à l’affût du secteur du médicament, au détriment du pharmacien citoyen et de la sécurité médicamenteuse nationale». Le communiqué souligne que la pharmacie n’est pas un simple projet commercial, mais un service de santé soumis à des considérations éthiques, professionnelles et juridiques. Toute atteinte à l’indépendance du pharmacien constitue, selon la CSPM, une atteinte directe à la santé du citoyen et à l’intégrité du système national de santé. Le Conseil national se dit prêt à engager un programme de protestation illimité, incluant l’organisation d’une grève générale avec fermeture de l’ensemble des pharmacies, ainsi que toutes les formes légitimes de mobilisation prévues par la Constitution et la loi, jusqu’au retrait des recommandations jugées injustes.
L’Association des Pharmaciens Istiqlaliens exprime également une vive inquiétude face aux développements récents concernant l’avenir de l’exercice pharmaceutique au Maroc. Dans un communiqué, elle rejette toute réforme susceptible de compromettre l’indépendance professionnelle des pharmaciens, l’équilibre territorial du réseau pharmaceutique national, la sécurité sanitaire et médicamenteuse des citoyens ainsi que le rôle social des pharmacies en tant qu’établissements de santé de proximité. Selon l’association, l’ouverture du capital aux investisseurs ou l’autorisation de chaînes commerciales transformerait le pharmacien en simple exécutant de politiques commerciales, mettant en péril la qualité des services de santé et la crédibilité du système pharmaceutique national. Elle souligne également qu’un grand nombre de pharmaciens subissent déjà une pression économique croissante liée aux mutations urbaines et aux contraintes financières. Toute libéralisation non maîtrisée représenterait, poursuit-elle, «un risque majeur pouvant entraîner la disparition des pharmacies indépendantes et compromettre l’accès équitable aux médicaments, notamment dans les zones fragiles».




