Agroalimentaire: un géant aux pieds d’argile

En 2024, le secteur agroalimentaire marocain a réalisé un chiffre d’affaires proche de 185 milliards de dirhams, une valeur ajoutée de 58 milliards, plus de 272 000 emplois directs et des exportations dépassant 44 milliards, soit 10 % des expéditions totales du pays.. DR

Revue de presseLe secteur agroalimentaire brille par ses performances économiques et son poids stratégique, mais derrière les chiffres se cachent des failles préoccupantes. Gouvernance défaillante, financements partiels et projets inachevés mettent en péril la compétitivité et la souveraineté alimentaire, selon le rapport 2024-2025 de la Cour des comptes. Cet article est une revue de presse tirée du quotidien L’Économiste.

Le 02/02/2026 à 20h20

Le secteur agroalimentaire marocain continue de peser lourd dans l’économie nationale, affichant en 2024 des chiffres qui impressionnent: un chiffre d’affaires proche de 185 milliards de dirhams, une valeur ajoutée de 58 milliards, plus de 272 000 emplois directs et des exportations dépassant 44 milliards, soit 10% des expéditions totales du pays. Avec près de 2 000 entreprises actives, cette filière représente 27% de la valeur ajoutée industrielle et environ 4% du PIB, incarnant un pilier économique essentiel.

«Pourtant, derrière ce tableau séduisant se cache une réalité plus fragile», relève le quotidien L’Économiste dans son édition du mardi 3 février. Le secteur, bien que puissant, semble mal préparé pour affronter les défis futurs. L’absence de vision stratégique commune, une gouvernance paralysée, des projets inachevés et des financements partiellement débloqués mettent en lumière des vulnérabilités qui pourraient compromettre à long terme la compétitivité et la sécurité alimentaire du pays. Le rapport annuel 2024-2025 de la Cour des comptes, publié début 2026, souligne ces failles invisibles mais inquiétantes.

Le contrat-programme pour l’industrie agroalimentaire (CP-IAA), signé en avril 2017 et destiné à dynamiser le secteur jusqu’en 2022 avant d’être prolongé par avenant, illustre parfaitement ce décalage entre ambition et réalité. Il n’a jamais trouvé de véritable cohérence avec les grandes orientations nationales: le Plan Maroc Vert n’a pas fixé d’objectifs chiffrés pour la valorisation agricole, tandis que le Plan d’accélération industrielle a quasiment ignoré l’agroalimentaire. Résultat, le CP-IAA s’est concentré sur quelques filières jugées prioritaires, comme le lait et l’huile d’olive, qui ne représentaient en 2016 que 28% du chiffre d’affaires et 23 % de la valeur ajoutée totale. Trois ans après la fin officielle du programme, aucun dispositif de suivi ou de renouvellement n’a été mis en place.

«Côté financement, le plan prévoyait un budget de 12,37 milliards de dirhams, dont 4 milliards de l’État», écrit L’Économiste. Fin 2024, seuls 66% de cette enveloppe avaient été mobilisés, grâce essentiellement aux opérateurs privés, qui ont couvert 82% de leur part (6,84 milliards). La contribution de l’État, limitée à seulement 32% de sa promesse (1,28 milliard), a freiné l’élan général et réduit l’efficacité des investissements.

Le bilan opérationnel révèle un panorama contrasté. Sur 466 projets soutenus par l’État entre 2017 et 2022, près de 48% ont été achevés, 21% sont en cours, 31 % ont été résiliés, abandonnés ou rejetés en raison de désistements et de retards. Certaines filières ont connu un succès éclatant: le conditionnement des fruits et légumes a dépassé de 129,6% l’objectif fixé, le stockage frigorifique a atteint 106,7%, les unités laitières ont presque rempli leurs objectifs et les pâtes-couscous ont dépassé les volumes exportés attendus de 138%. À l’inverse, d’autres segments peinent à se développer. Aucun projet significatif n’a été lancé pour les dattes, le lait en poudre n’a pas été développé pour réduire les importations, et la filière biscuiterie-chocolaterie-confiserie a atteint seulement 21% de l’objectif d’exportation, tandis que la volaille et les produits laitiers destinés à l’export restent quasi inexistants.

Les mesures transversales, concernant la commercialisation, la formation, l’innovation, le soutien technique et la normalisation, ont été largement négligées, accentuant le retard accumulé. La Cour des comptes appelle donc à un sursaut urgent. Le secteur, pilier stratégique de l’économie et enjeu crucial face aux aléas climatiques, doit se doter d’outils solides pour transformer ses atouts en performances durables.

«La gouvernance a été identifiée comme le principal talon d’Achille», note L’Économiste. Le comité de pilotage, présidé par les ministres de l’Industrie et de l’Agriculture et censé impliquer les opérateurs privés, ne s’est jamais réuni. Deux avenants successifs ont amputé le texte original: 41 % des articles ont été abrogés et 48% modifiés, supprimant des chantiers essentiels tels que la normalisation, la prospection de marchés, la formation et l’innovation, ainsi que la modernisation des circuits traditionnels. Sur 29 conventions prévues, seules sept ont été signées et aucune des dix interprofessionnelles n’a abouti.

Pour redresser la trajectoire, le rapport préconise l’élaboration d’une stratégie dédiée au secteur, intégrant des objectifs clairs en matière de souveraineté alimentaire, d’adaptation aux changements climatiques et de décarbonation. Il recommande également la mise en place d’un mécanisme de coordination permanent réunissant tous les acteurs, avec une contractualisation précise des engagements, ainsi qu’un outil de suivi rigoureux des projets et des actions. La modernisation des systèmes de commercialisation, la réduction des pertes post-récolte, l’encadrement des circuits traditionnels et le renforcement de la normalisation et de la R&D figurent parmi les priorités pour transformer le potentiel du secteur en performances tangibles et durables.

Par La Rédaction
Le 02/02/2026 à 20h20