Une maison pleine

Tahar Ben Jelloun.

Chronique«Le soleil se lève deux fois» est le premier roman de Soundouss Chraïbi. Soundouss est de ma famille. C’est la fille de l’un de mes neveux. Je dois vous dire qu’à aucun moment je n’ai ni lu ni eu vent de ce roman. Je ne suis intervenu nulle part pour qu’il soit publié. C’est en toute transparence et en toute sincérité que je recommande aujourd’hui la lecture d’un premier roman courageux, écrit avec rigueur et exigence.

Le 09/02/2026 à 11h02

Aujourd’hui paraît aux éditions L’Arbalète-Gallimard «Le soleil se lève deux fois», premier roman de Soundouss Chraïbi.

Connue comme journaliste littéraire, elle vient de se jeter à l’eau sans précaution, sans compromis. Mais, elle sait écrire et nager dans des situations complexes.

Elle raconte et traduit les silences d’une société, une famille à Tanger, des secrets et une volonté de ne plus faire partie de ces «femmes mortes et oubliées» dont la vie et les désirs n’ont jamais été respectés.

Soundouss est de ma famille. C’est la fille de l’un de mes neveux. Je dois vous dire qu’à aucun moment je n’ai ni lu, ni eu vent de ce roman. Je ne suis intervenu nulle part pour qu’il soit publié. Je découvre ce roman à sa sortie et je l’ai lu d’une traite en me demandant: «Dois-je écrire dessus ou me tenir éloigné de cet objet?». C’est en toute transparence et sincérité que je recommande aujourd’hui la lecture d’un premier roman courageux, écrit avec rigueur et exigence.

De quoi s’agit-il? C’est une vieille grand-mère, Mama Abla, qui va mourir. La narratrice, Layal, s’installe chez elle et tient à passer les derniers jours et nuits avec cette dame pleine de sagesse et d’histoires. Mama Abla est croyante et affronte la mort avec sérénité puisque «c’est la volonté de Dieu».

La maison (en bord de mer, alors qu’on ne voit pas la mer) est le personnage important de ce roman. Ce n’est pas une «une maison vide», loin de là. Car «une maison, ça tient à autre chose qu’à des briques, des papiers et des signatures». C’est une maison pleine. Elle est une mémoire, riche et diverse, qui refuse d’être vendue.

Pourtant elle est convoitée par un voisin au gros ventre, une sorte d’âne. La mort de Mama Abla, ne devrait pas être aussi celle de la maison.

Après les funérailles, Layal, la petite-fille refuse de quitter la maison: «Je suis bien ici», ce qui veut dire «je résiste!». Et elle s’occupe de son grand père dont le chagrin muet est immense et le désarroi important. Cet homme va pleurer, lui qui n’avait jamais eu le moindre geste de tendresse à l’égard de sa femme. C’est ainsi. Les hommes cultivent la pudeur et ne se laissent pas déborder par leurs sentiments. C’est un aspect très courant chez l’homme marocain.

«Grâce à la littérature, Soundouss réussit à bousculer ces plans et à ouvrir la porte et les fenêtres à des femmes dont l’unique passion est celle d’être enfin libres.»

—  Tahar Ben Jelloun

La relation forte avec Mama Abla dérangeait la maman de Layal. Elle trouvait que c’était «un attachement maladif».

La deuxième partie du roman est consacrée à l’histoire du couple des grands parents. Une histoire d’amour? Pas tout à fait. Un mariage traditionnel, une petite vie tranquille où rien ne se passe. Bref, une vie avec ses moments de joie et de tristesse.

Layal raconte l’histoire de sa propre mère et de la sœur de celle-ci. C’est la tradition qui se perpétue. Cependant, la rencontre entre la mère de la narratrice et Karim échappe à ce qu’on a l’habitude de voir. Faïza ne souhaite pas avoir d’enfants. L’homme est surpris et décide d’attendre.

De Rabat où elle fait des études, Layal repense à la maison: elle est obsédée par cette «chose» qui a pris des proportions inquiétantes dans ses souvenirs. Elle dit: «Non, la maison ne peut être vendue, parce qu’elle contient toute une histoire qui me précède, et à laquelle je ne peux pas renoncer».

Dans cette histoire, il y a le destin de sa mère et sa volonté d’avorter, dans une société où c’est interdit, dans une famille qui ne comprendrait pas ce qu’elle fait et pourquoi elle se conduit en dehors des règles tracées dans l’imaginaire de chacun, d’autant plus qu’elle a un mari et que son désir de ne pas garder l’enfant est un secret. Un silence. Puis vint le moment de la confrontation avec sa mère, ferme et sans appel: «Si tu le fais, tu n’es plus ma fille».

Ce récit familial, celui «d’un grand bonheur partagé», est tout ce qu’il y a de plus naturel. Faïza voulait voler de ses propres ailes, elle voulait être libre, «libre de devenir ce qu’on lui avait interdit d’être». Elle sort de cette histoire en décidant d’aimer sa fille, ce qui n’est pas évident. Elle devait s’avouer que «l’amour peut être un sentiment qu’il faut construire, sculpter et polir».

L’histoire de cette relation mère-fille, est aussi l’histoire d’un clan, une sorte de tribu où chacun est destiné à ne pas bouger de sa place. Mais grâce à la littérature, Soundouss réussit à bousculer ces plans et à ouvrir la porte et les fenêtres à des femmes dont l’unique passion est celle d’être enfin libres.

Un superbe roman, original, surprenant où le personnage de la maison est inoubliable. Une maison, c’est bien autre chose que des briques. Et Soundouss nous dévoile presque tous les secrets et mystères qui se cachent dans les murs de cette maison qui n’est pas à vendre, mais qui est à lire, à déchiffrer, à traduire.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 09/02/2026 à 11h02