«Rue Malaga»

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueLes bons films sont rares. Alors quand, par miracle, quelqu’un parvient à nous émouvoir avec une histoire humaine, on se passe le mot: «Allez voir “Rue Malaga“ de Maryam Touzani!». Ce film est un jardin fleuri, une plage de temps suspendu, une fenêtre largement ouverte sur la vie quand elle est faite de belles choses. Un bijou délicat et modeste. Une pure merveille.

Le 09/03/2026 à 12h00

Les bons films sont rares. Le système américain du cinéma à grands budgets avec des effets spéciaux envahit quotidiennement les écrans du monde. Rien à voir avec le merveilleux cinéma des années 1940-1950 qui nous avait conquis avec des sujets simples et universels. C’était l’époque où des acteurs et actrices talentueux et charismatiques nous faisaient rêver et nous emportaient dans des contrées lointaines qui finissaient par devenir familières.

Les bons films sont rares. Alors quand, par miracle, quelqu’un parvient à nous émouvoir avec une histoire humaine, on se passe le mot: «Allez voir “Rue Malaga“ de Maryam Touzani!», la réalisatrice tangéroise de «Le Bleu du Caftan», un film subtil, courageux et bouleversant.

Là, nous sommes à Tanger, aujourd’hui, rue d’Italie, entre le Grand Socco et la Kasbah, Maria Angeles, 79 ans, veuve, vit seule dans un appartement où la vie continue avec ses petits riens, avec ses espoirs et ses moments de joie. Des meubles anciens, des murs fatigués, une cuisine minuscule et le parfum de la vie heureuse ou presque.

Maria Angeles est connue dans le quartier. Tout le monde l’aime et l’estime. Quand elle fait son marché, on lui donne le meilleur; on est content de la servir et de lui demander des nouvelles de sa santé.

Un jour débarque sa fille, jeune femme infirmière à Madrid, divorcée, deux enfants. Elle ne s’en sort pas bien et souhaite vendre l’appartement que son père lui avait légué. Mais Maria ne veut pas quitter ce lieu où elle a passé toute sa vie. Conflit entre la mère et la fille. Maria est installée dans un hospice pour personnes âgées. C’est un mouroir. Triste et indécent. Mais son appartement lui manque. Elle s’enfuit de l’hospice et revient vivre dans sa maison pas encore vendue.

Elle va redécouvrir l’amitié et même l’amour avec un antiquaire de sa génération. Un vieux monsieur, qui ne s’est jamais marié et qui a une philosophie de la vie.

«Maryam Touzani a réussi un film d’une grande et belle sobriété. L’actrice espagnole, Carmen Maura y est exceptionnelle. Elle est loin des films prétentieux de son ami Almodovar.»

—  Tahar Ben Jelloun

C’est la première fois qu’on voit, en tout cas dans un film marocain, des scènes d’amour entre deux personnes âgées. C’est très émouvant et pudique à la fois. Maryam a réussi à filmer l’amour tardif avec tact et subtilité.

Maryam Touzani a réussi un film d’une grande et belle sobriété. L’actrice espagnole, Carmen Maura y est exceptionnelle. Elle est loin des films prétentieux de son ami Almodovar. L’antiquaire, joué par Ahmed Boulane est crédible et juste.

Tanger est filmée de manière authentique. Pas de clichés, pas de folklore. Il en est de même d’Asilah où le couple fait une virée pour récupérer un tourne-disque. Ce passage du film avec une voiture improbable, décapotable, est d’une poésie magnifique. Le vent dans les cheveux gris de Maria, ses rires et sa joie emportent l’adhésion.

Ce film est un jardin fleuri, une plage de temps suspendu, une fenêtre largement ouverte sur la vie quand elle est faite de belles choses. Un bijou délicat et modeste. Une pure merveille.

En sortant du ciné, nous étions heureux, rêvant de rencontrer un jour cette vieille dame digne et belle qui, lentement redécouvre la sensualité de l’amour physique.

Il est évident que le personnage de la fille névrosée et malheureuse est attachant. On la plaint de passer à côté du bonheur tel qu’il est vécu par sa mère. D’autres personnages marocains traversent cette histoire avec une sympathie évidente et naturelle. Les scènes du football à la télé qui réunissent les voisins et les copains sont réalistes et joyeuses.

«Rue Malaga», du temps du Tanger International, était le quartier des Espagnols. Il est resté tel quel, avec moins d’Espagnols.

Maryam Touzani a le sens de l’observation. Elle sait écouter et retranscrire en images ce qu’elle ressent. C’est si rare dans le cinéma d’aujourd’hui. Ce film, qui, j’espère, est programmé dans les cinémas du pays, mérite d’être regardé et discuté, surtout par les jeunes générations absorbées par les réseaux sociaux de plus en plus secs et sans la moindre poésie ni humanisme. «Rue Malaga» est un film humain, trop humain. Et tant mieux!

Par Tahar Ben Jelloun
Le 09/03/2026 à 12h00