Évidemment, dans l’absolu, il faut lire les classiques, point. Il n’y a pas à discuter. En fait, l’idée que je voudrais défendre ici, c’est plutôt «Pourquoi il faut lire les classiques plutôt que regarder leurs interprétations au cinéma»; mais le rédacteur en chef du 360 a (courtoisement) refusé ce titre, qu’il trouvait trop long, d’où l’apocope bien involontaire qui a fait dudit titre une évidence.
Ce qui a motivé le thème de ce billet– outre l’envie de m’éloigner des sujets habituels, des massacres, des catastrophes et des résultats sportifs qui sont parfois autant de crève-cœurs–, c’est le visionnage, avant-hier, sur Netflix, d’une des nombreuses adaptations au cinéma de Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent, en français), l’unique roman d’Emily Brontë, paru en 1847. Ce classique de la littérature anglaise, je l’avais lu à l’adolescence en français puis, bien plus tard, relu en anglais quand j’habitais à York– parce que le récit se déroule justement dans les landes du Yorkshire.
Et voilà ce qui me turlupine: les films tirés de Wuthering Heights sont autant d’histoires d’amour entre Heathcliff et Catherine. «Il n’a que ça qui marche», dites-vous et vous avez raison, du point de vue commercial; mais c’est une trahison, un appauvrissement du roman.
En effet, pour le lecteur attentif, qui pose de temps à autre le livre pour réfléchir, l’œuvre d’Emily Brontë ne raconte pas une histoire d’amour, elle dissèque les mécanismes d’une relation toxique basée sur ce qu’on nomme la «co-dépendance». Il s’agit d’un trouble du comportement (une maladie de l’âme, si on veut) dont l’étiologie remonte souvent à l’enfance– n’oublions pas que Heathcliff, adopté par le père de Catherine, a grandi avec elle. La co-dépendance est une dépendance émotionnelle excessive, pathologique, d’une personne envers une autre. La première en arrive à oublier son identité, à négliger ses propres besoins pour prendre en charge, de façon disproportionnée, la vie de l’autre, qui souffre en général d’une maladie mentale ou d’une addiction. Cette relation déséquilibrée repose sur une faible estime de soi, sur la peur de l’abandon, sur l’obsession. Elle ne peut conduire qu’à l’épuisement et à une fin tragique. Où est l’amour, dans tout ça?
«Regarder passivement un film tiré d’un grand roman n’est pas une mauvaise chose en soi mais ça ne devrait pas remplacer la lecture du roman lui-même.»
— Fouad Laroui
J’entends d’ici le producteur, mâchouillant son cigare, apostropher le scénariste qu’il a embauché pour adapter Les Hauts de Hurlevent au cinéma:
- Holà, l’intello! Qu’est-ce que tu me chantes avec ta co-dépendance– jamais entendu ce mot–, avec de grands mots comme «pathologique», «obsessionnel». Personne ne va au cinéma pour ça. Je veux une histoire d’amour! D’ailleurs, tu as vu les acteurs que j’ai embauchés? Un beau ténébreux et une belle plante. Laurence Olivier et Merle Oberon! (1939)! Ralph Fiennes et Juliette Binoche! (1996)! Jacob Elordi et Margot Robbie! (2026)!
À quoi l’intello, englouti par cette avalanche de noms, ne pourrait que répondre, désabusé:
- Le service marketing ne s’est pas foulé. Il a promu la version de 1939 et celle de 2026 avec exactement le même slogan: «La plus grande histoire d’amour de notre époque… voire de tous les temps!»
- Et alors?
- Et alors, je le répète: ce n’est pas une histoire d’amour. C’est bien plus compliqué, plus chaotique, plus intéressant que ça!
- Bof. (Bouffée de cigare.)
Bon, on pourrait continuer longtemps mais je vais m’arrêter ici, juste pour insister sur ce point: regarder passivement un film tiré d’un grand roman n’est pas une mauvaise chose en soi mais ça ne devrait pas remplacer la lecture du roman lui-même. Un roman est un classique justement parce qu’il nous ouvre de multiples perspectives dans lesquelles notre imagination peut s’engouffrer pour fouiner sans cesse dans l’infini des recoins de l’âme humaine. C’est en ce sens que la lecture est toujours active.
On peut voir en ce moment, sur Netflix, Le Guépard de Lampedusa, avec de somptueux paysages siciliens, l’extraordinaire mini-série Ripley (en noir et blanc!) de Steven Zaillian et d’autres films ou séries aux images envoûtantes. Ne boudons pas notre plaisir. Mais je n’ai jamais entendu dire d’un film ce qu’on dit parfois d’un roman, quand c’est un chef-d’œuvre: «Il a changé ma vie.»
Les adaptations/trahisons de Wuthering Heights peuvent plaire à l’œil mais aucune ne saurait remplacer la lecture du roman, qui peut effectivement changer notre vie, ne serait-ce qu’en nous faisant comprendre ce qu’est une relation toxique– et nous faire nous enfuir à toutes jambes quand nous nous sentons sur le point d’en commencer une…
Alors, vive la lecture qui peut nous sauver la vie!





