Il y a des expositions qu’on visite. Et d’autres qui vous visitent, longtemps après qu’on en soit sorti. Celle dédiée à Abdellah Sadouk, installée depuis le 24 mars à l’Espace Artorium de Casablanca, est de celles-là.
Une trentaine d’œuvres accrochées aux murs, paysages architecturaux, fragments urbains, silences habités. On sait que c’est de l’acrylique. Pourtant on jurerait autre chose. Une matière plus ancienne, plus charnelle. Quelque chose qui ressemble à du temps accumulé sur une toile.
C’est le paradoxe Sadouk: une technique rigoureuse au service d’un lyrisme débordant. La rigueur et la poésie, côte à côte, sans que l’une étouffe l’autre.
Tout commence dans une école coranique. Le Mssid. C’est lui-même qui le dira — cet espace où l’on apprend à tenir un calame avant de tenir un pinceau. La calligraphie d’abord. Le geste, la précision, le rapport au trait. Et puis, presque naturellement, la peinture. Comme si l’une appelait l’autre. Comme si écrire les lettres l’avait préparé à peindre le monde à sa manière.
Lire aussi : L’artiste peintre et sculpteur Abdallah Sadouk est décédé
C’est à l’Institut national des Beaux-Arts de Tétouan qu’il forge ses premières armes, entre 1967 et 1970, sous l’égide d’Abdellah Fekhar. Sa soif d’apprentissage le conduit ensuite à Paris, où il enchaîne les cursus d’excellence: l’École nationale supérieure des arts décoratifs — où il se spécialise en sculpture auprès d’Emmanuel Auricoste — puis l’École nationale supérieure des beaux-arts dans l’atelier de Jean-Marie Granier. Ce parcours académique d’une rare densité est parachevé par une licence en arts plastiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en 1980.
Il y plonge. Et n’en ressort plus. Peintre, sculpteur et graveur, il façonne une œuvre dense et exigeante entre le Maroc et la France, où dialoguent mémoire, architecture et abstraction lyrique. Toute une vie consacrée à ce dialogue entre la main et le regard.
«Il nous emmène pour un voyage», dit Rim Laabi, artiste peintre présente ce soir-là. Elle qui, pour l’occasion, a lu des extraits du Musée portatif, le recueil de son oncle, le poète Abdelatif Laâbi. Un choix fort. Car Sadouk était aussi un grand bibliophile, et ses aquarelles et dessins ont sublimé les vers de poètes tels qu’Abdellatif Laâbi, prolongeant ce dialogue sacré entre le signe et l’image.
Hier soir, jeudi 26 mars à l’espace Artorium, durant le vernissage, plusieurs personnalités du monde de l’art ont fait le déplacement. Pas pour une inauguration de plus. Pour un vrai moment de recueillement autour d’un homme et d’une œuvre.
Les témoignages les plus intenses sont souvent les plus simples. La prise de parole d’Anouk, sa veuve, avait cette densité là, les mots de quelqu’un qui a partagé l’atelier, les doutes, les lumières du matin et les nuits de travail. Quant à Selma, leur fille, elle a choisi l’image. Un film vidéo intitulé «Éclats de mémoire», sobre et sensible, qui restitue l’atmosphère particulière de cet homme au travail: l’esprit, le souffle, la façon qu’il avait d’habiter l’espace de la création.



