Piraterie

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueUn livre publié à Casa, en arabe classique, a toutes les chances de se retrouver dans les jours qui suivent sa sortie sur les trottoirs de Beyrouth, du Caire ou de Damas. S’il est en français, les pirates attendent qu’il soit traduit en arabe pour s’en emparer et le vendre sans donner aucun centime ni à l’éditeur ni à l’auteur. C’est du vol permis, entré dans les mœurs.

Le 16/02/2026 à 12h00

Il est des pays qui ne respectent pas les droits de l’homme. Ceci n’est pas un scoop. On le sait et pire, on s’y habitue. Ils n’ont pas une grande vigilance à l’égard de ces droits. Ces mêmes États ne respectent pas non plus les droits d’auteur. Ils n’ont aucun scrupule à fouler aux pieds une œuvre écrite, une musique composée, un objet original. Cela s’appelle de la piraterie. Ou plus exactement, du vol en plein jour.

Un livre publié à Casa, en arabe classique, a toutes les chances de se retrouver dans les jours qui suivent sa sortie sur les trottoirs de Beyrouth, du Caire ou de Damas. S’il est en français, les pirates attendent qu’il soit traduit en arabe pour s’en emparer et le vendre sans donner aucun centime ni à l’éditeur ni à l’auteur. C’est du vol permis, entré dans les mœurs.

Bien pire que cela, si le texte comporte des scènes d’ordre politique ou sexuel, le faux éditeur, le voleur, les supprime. Qu’importe que le roman en souffre. La littérature, il n’en a que faire. Ce qui l’intéresse, c’est de vendre du papier imprimé, avec le nom de quelques écrivains connus.

J’évoque ce problème aujourd’hui parce que je me suis retrouvé l’autre jour face à une jeune femme qui voulait m’interviewer pour un magazine arabe. J’ai refusé. J’ai même été en colère et assez désagréable. Depuis le temps que je dénonce la piraterie dont sont victimes les auteurs arabes, je n’avais plus aucune envie de m’exprimer dans un média arabe, lequel n’a aucun impact ou influence pour changer cet état des choses. Je l’ai informée que je fais grève. Je combats la piraterie depuis mon premier ouvrage publié en 1970 à Casablanca dans la collection Atalante, créée par Abdellatif Laabi.

La jeune femme n’était pas contente. Moi non plus. Ce dont je suis certain c’est que les lecteurs arabes sont rares et ceux qui se donnent la peine de lire ne se posent pas la question du respect des droits d’auteur.

Dans une époque où j’espérais encore une prise de position politique de l’un de ces États, j’avais accepté de me déplacer jusqu’à Abou Dhabi où une émission de télé de plus d’une heure était consacrée à mes ouvrages. J’étais suffoqué de découvrir des livres dont je suis l’auteur, avec des couvertures horribles. Mais c’était ainsi, ça ne servait à rien de protester.

«Jusqu’à quand ce chaos qui enrichit des parasites continuera-t-il? Comme m’a dit un jour le poète irakien Abdelawahab al Bayati: «Un pays qui ne respecte pas les droits de l’homme, ne fera pas d’exception. Aucun droit n’est respecté». »

—  Tahar Ben Jelloun

La culture dans le monde arabe subit depuis longtemps une dégradation manifeste et dangereuse. Pas de lecteurs. Pas de critiques. Les gens sont obsédés par les réseaux sociaux et les images du téléphone. Le livre, ça n’existe plus ou presque plus. Sauf le livre sur l’islam. On le voit chaque année au Salon du livre de Rabat; des queues de lecteurs et lectrices se forment devant des auteurs qui prennent l’islam comme sujet romanesque.

Les maisons d’édition en France comme Gallimard ou Actes Sud traduisent de moins en moins de romans arabes. Il en est de même en Allemagne et en Italie. C’est la littérature anglo-saxonne qui domine partout. Les livres francophones trouvent de moins en moins de traductions. Il y a certes des exceptions concernant des livres ayant été distingués par un grand prix comme le Goncourt. Sinon, ça n’intéresse pas grand monde.

En 1988, j’avais été invité au Caire pour fêter le prix Nobel de Naguib Mahfouz. Il me disait: «Je suis un auteur comblé, car mon éditeur me dit qu’il a vendu plus de 2.000 exemplaires de mon dernier roman. Avec le Nobel, ce chiffre va changer!» Les pirates se frottaient les mains. Quelle aubaine!

Mais dans l’ensemble, un best-seller dans le monde arabe ne dépasse pas les trois mille exemplaires.

Je me souviens aussi de Mahmoud Darwich, invité par son éditeur à Beyrouth pour fêter le millionième exemplaire de ses recueils vendus.

Étonné, Mahmoud Darwich, avec son sens de l’humour me dit: «Je voudrais avoir ne serait-ce que le dixième des ventes de mes livres, mais c’est ainsi, j’irai à la fête et la comédie se poursuit» (je cite de mémoire).

On raconte aussi l’histoire du poète Nizar Kabbani qui, apprenant qu’un (faux) éditeur était en train d’imprimer son dernier recueil, envahit l’imprimerie avec une bande d’amis armés et récupéra les dizaines de milliers de ses livres qui allaient sortir.

Ainsi les droits d’auteur, dont personne ne se soucie, n’existent pas dans un certain nombre de pays arabes. Nous savons que ni la Chine, ni l’Iran ne les respectent non plus.

Jusqu’à quand ce chaos qui enrichit des parasites continuera-t-il? Comme m’a dit un jour le poète irakien Abdelawahab al Bayati: «Un pays qui ne respecte pas les droits de l’homme, ne fera pas d’exception. Aucun droit n’est respecté».

Dans un domaine proche, celui des arts plastiques, de plus en plus de faux tableaux sont présentés dans des galeries ou dans des séances de vente aux enchères. Le faux a déjà envahi le marché de l’art au Maroc, marché naissant. Nous manquons d’experts, de critiques et de vrais connaisseurs de la peinture marocaine contemporaine. La piraterie d’œuvres littéraires reste un malheur dans la plupart des pays arabes. Et l’on ne voit pas le moindre désir de rejoindre la loi et le droit. Cela fait partie d’une vision du monde et de la culture, laquelle reste pour certains dirigeants le dernier souci pour leur pouvoir.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 16/02/2026 à 12h00