«Pigiste au Monde»: sans nostalgie, ni regrets, Tahar Ben Jelloun raconte les coulisses de sa collaboration avec «Le Monde»

Parution de Pigiste au Monde de Tahar Ben Jelloun. (K.Sabbar/Le360)

Le 30/01/2026 à 08h36

VidéoDans ce nouvel ouvrage, paru aux éditions Gallimard, Tahar Ben Jelloun fait le récit de son expérience au journal «Le Monde», avec lequel il a collaboré en tant que pigiste de 1973 à 2011. Un récit qui nous entraîne dans les coulisses du journal, siège de belles amitiés et de redoutables rivalités, et apporte un précieux éclairage sur le traitement médiatique accordé tant au Maroc qu’à l’Algérie à travers le temps par le média.

Dans ce récit paru aux éditions Gallimard, Tahar Ben Jelloun nous entraîne dans les pas du jeune poète et écrivain de 26 ans qu’il était à Paris, en 1973. À cette époque, pour gagner sa vie, il exerce le métier de peintre en bâtiment à Villepinte, donne des cours d’arabe à une dame originaire d’Algérie et à ses deux enfants et présente une fois par mois, à l’usine de Renault de Billancourt, l’histoire et la civilisation du Maghreb aux cadres de l’entreprise et à son personnel.

Le récit de ce bout de jeunesse débute par un jour pluvieux de 1973. Taher Ben Jelloun se rend pour la première fois au siège du prestigieux journal Le Monde, sis rue des Italiens, près de l’Opéra Garnier, accompagné de son ami d’alors Jean-Pierre Péroncel-Hugo, correspondant du Monde à Alger. La visite de Tahar Ben Jelloun poursuit un but précis: plaider la cause de la jeune littérature marocaine d’expression francophone auprès du journal Le Monde qui ne lui accorde que trop peu d’intérêt à son goût. Péroncel-Hugo le lui a promis, alors qu’ils échangeaient à ce sujet lors d’un séjour à Asilah, il l’aiderait à porter son message au sein de la prestigieuse institution fondée en 1944 par Hubert Beuve-Méry et dirigée en 1973 par Jacques Fauvet.

Une fois passées les portes du monument au sommet duquel trônait une immense horloge, les deux acolytes se rendent à la rédaction du Monde des livres, fondé en 1967 par Jacqueline Piatier. Ce journal, Tahar Ben Jelloun le connaît déjà pour y avoir publié, une année auparavant, un billet virulent intitulé «Une technique de viol», portant sur la méthode utilisée par l’écrivain américain Paul Bowles pour raconter la vie d’hommes marginaux à Tanger.

Mais ce jour-là, sans le savoir, Tahar Ben Jelloun va rencontrer deux hommes qui vont très vite compter parmi ses amis les plus chers, François Bott, adjoint de Jacqueline Piatier, et son rédacteur en chef, Pierre Viansson-Ponté. Entre eux, la communication s’établit immédiatement. Le jeune écrivain raconte à Pierre Viansson-Ponté le quotidien des immigrés marocains auxquels il apprend à lire et à écrire dans une salle de la CGT à Gennevilliers. Au rédacteur en chef, il confie les préoccupations de cette population dont la France de Georges Pompidou ignore l’existence. Il lui raconte leur tristesse, leur dur labeur, leur vie dans des cités de transit sans confort, leur mélancolie, les raisons de leur silence sur leur sort…Pierre Viansson-Ponté est touché par ce récit et demande alors à Tahar Ben Jelloun de consacrer à ce sujet un article. C’est ainsi que commença la collaboration du pigiste avec Le Monde.

Tout au long de ce récit, en filigrane duquel s’écrit l’histoire politique de la France et de sa diplomatie dans le monde arabe, Tahar Ben Jelloun couche sur le papier ses souvenirs, revisitant avec émotion les amitiés nées autour des déjeuners du lundi de la rédaction du Monde, et revivant avec une colère toujours aussi vivace, les trahisons subies, les méchancetés, les rivalités sourdes qui grondent dans les coulisses du journal… Car derrière la façade policée, c’est une véritable guerre qui se livre dans l’ombre pour décrocher un poste, la Une, un article, un reportage et dont témoigne Tahar Ben Jelloun, qui en sa qualité de pigiste, évolue à l’instar d’un électron libre qui cultive sa différence culturelle. C’est d’ailleurs cette spécificité qui lancera sa carrière de reporter au Maghreb et au Moyen-Orient qu’il sillonnera plusieurs années de suite afin de témoigner de l’avancée de pays tels que l’Irak, le Koweït, l’Égypte ou encore l’Arabie saoudite où il se rendra pour effectuer son premier reportage, mais aussi son premier pèlerinage à La Mecque.

Écrivain, poète, journaliste, reporter… Tahar Ben Jelloun a plusieurs cordes à son arc et se sent très à l’aise dans différents styles d’écriture. C’est peut-être ce qui lui vaudra nombre d’inimitiés au sein du journal car très vite, il est invité à écrire des billets d’humeur dans le supplément Le Monde aujourd’hui, publiés sous le titre «Regard», et officie aussi au Monde des livres, dans les pages duquel il publie des articles sur des auteurs maghrébins et auteurs, faisant découvrir à la France toute une génération de plumes talentueuses mais s’attirant aussi quelques inimitiés au sein même de sa propre communauté. Dès 1978, il publiera aussi de grands entretiens avec des personnalités importantes du monde de la culture.

Tahar Ben Jelloun déroule le fil du temps, revenant sur les polémiques et les scandales qui ont agité les arcanes du journal, du pamphlet de Michel LeGris «Le monde tel qu’il est», qui écorcha l’image propre du journal avec lequel il avait collaboré en dénonçant son fort penchant pour l’intelligentsia de gauche et ses idéaux, au scandale de Jean Genêt assimilé à tort à un défenseur de la bande à Baader en raison d’un article paru dans Le Monde… le récit de Tahar Ben Jelloun nous plonge dans l’actualité médiatique des années 70 en France et tient en haleine son lectorat.

La question politique marocaine, Tahar Ben Jelloun s’en tenait éloigné et à juste titre, car ayant compris très tôt le positionnement d’un journal qui prendrait toujours le parti d’Alger avec laquelle il observait une forme de complaisance et une absence de critiques qui lui assuraient la vente de 25.000 exemplaires, ce qui conférait à l’Algérie le titre de premier pays étranger où se vendait le plus le journal. «Avec le Maroc, les relations avaient toujours été tendues. Elles s’aggravèrent au moment de la Marche Verte et de la récupération du Sahara occidental, en 1975. Le Monde en rendit compte de manière à ne pas fâcher les dirigeants algériens. Le Maroc était condamné d’avance parce que c’était une monarchie; la gauche lui préférait l’Algérie, une république. Cette position n’a pas changé», explique Tahar Ben Jelloun dans son récit.

C’est d’ailleurs la question du Sahara qui contribuera à l’éloigner du journal, car explique-t-il, «je compris que Le Monde ne serait pas preneur de papiers défendant la cause marocaine».

En effet, 40 ans plus tard, c’est le même positionnement, pour ne pas dire la même animosité, qui s’est exprimée dans les colonnes du journal avec la publication de six articles à charge contre le Maroc et sa monarchie, sous l’intitulé «Au Maroc, une atmosphère de fin de règne pour le roi Mohammed VI».

La mort de Viansson en 1979 entama un peu plus la relation de Tahar Ben Jelloun avec Le Monde. C’est un père spirituel, un ami, un conseiller, un soutien, un éclaireur, tel qu’il le décrit, qu’il perdit alors. Et avec la disparition de cet homme, c’est une partie de l’histoire du pigiste avec ce journal qui disparaissait. Puis le départ de François Bott du journal en 1991 sonna le glas de sa collaboration régulière et fructueuse avant que le duo formé par Jean-Marie Colombani et Edwy Plenel n’achève d’y porter l’estocade finale.

«Pas de nostalgie. Pas de regret. Les générations se suivent et ne se ressemblent pas», conclut Tahar Ben Jelloun qui signa sa dernière pige en 2011.

Par Zineb Ibnouzahir et Khadija Sabbar
Le 30/01/2026 à 08h36