Parution du livre de Mostapha Akalay, La ville nouvelle de Tétouan (1912‑1956). Synthèse de son histoire urbaine et architecturale, traduit par Rachid Barhoun, Éditions Sochepress, Casablanca, 2025. Ouvrage soutenu par le Conseil consultatif des Marocains de l’étranger (CCME) et l’Université privée de Fès.
Hannah Arendt l’avait formulé avec la netteté qui lui est propre: tout espace est d’abord un espace politique avant d’être un espace vécu. C’est précisément cette intuition que le livre de Mostafa Akalay Nasser met à l’épreuve, avec rigueur et perspicacité, à travers l’histoire de l’Ensanche de Tétouan. Certains ouvrages instruisent. D’autres, plus rares, donnent à penser. Celui-ci appartient à cette seconde catégorie: il se distingue comme une contribution sérieuse et stimulante, qui déborde largement le cadre de l’histoire urbaine pour toucher à des questions plus fondamentales — celles de la mémoire, du pouvoir, et de ce que la ville fait à ceux qui l’habitent.
Né à Tanger, urbaniste et chercheur dont la formation et la sensibilité méditerranéenne singulières irriguent chaque page, Akalay ne décrit pas la ville: il l’interroge. Son regard n’est jamais purement technique; il est aussi théorique, attentif aux tensions souterraines, aux strates silencieuses que le temps dépose sur les pierres et les rues. C’est précisément cette double posture - rigueur de l’urbaniste, exigence de l’analyste - qui donne à l’ouvrage sa force particulière et sa capacité à renouveler un objet d’étude que l’on croyait bien balisé. Car l’Ensanche de Tétouan - cette ville nouvelle construite entre 1913 et 1956 sous le protectorat espagnol [1] - appelait encore des analyses approfondies à la mesure de sa complexité. Akalay vient utilement compléter ce champ de recherche avec sérieux et méthode.
Ce qui frappe d’emblée, c’est le refus de la simplification. Loin des lectures qui ne voient parfois dans l’Ensanche qu’un fragment colonial accolé à la médina historique - une greffe étrangère sur un corps urbain préexistant -, Akalay réaffirme le statut de l’Ensanche comme un objet épistémique d’une tout autre complexité. S’inscrivant dans la lignée de l’archéologie foucaldienne, il lit l’Ensanche comme une formation discursive, un dispositif au sens plein du terme: assemblage hétérogène de discours, d’institutions et d’aménagements architecturaux solidairement articulés (Foucault, 1977), traversé de logiques administratives, stratégiques, hygiénistes, esthétiques et économiques qui se croisent, se superposent, parfois se contredisent. La ville nouvelle de Tétouan n’est pas le produit d’une volonté unique et cohérente; elle est le résidu d’une rationalité qui se cherche, et qui, dans cette recherche même, révèle ses failles. C’est dans cet écart entre l’intention et la réalisation, entre le plan et la pierre, qu’Akalay loge l’essentiel de son analyse.
La confrontation entre la médina et l’Ensanche est au cœur de cette démonstration. D’un côté, une ville ancienne héritière d’une tradition hispano‑musulmane multiséculaire: espace discret, circulation oblique, transitions subtiles entre le public et le privé, densité organique façonnée par des siècles de pratiques sociales et de règles coutumières. La médina de Tétouan obéit à une grammaire de l’intériorité, où la figure de la courbe et l’intelligence du dédale dessinent un espace de la rétention, où la rue n’est jamais qu’un passage, et chaque seuil une négociation entre le dedans et le dehors. De l’autre, une ville nouvelle qui avance à découvert, dictée par la loi de la droite, avec ses perspectives ouvertes, ses places ordonnées, sa volonté de tout rendre lisible, maîtrisable, normalisé. Ces deux régimes de spatialité ne sont pas simplement deux manières différentes de construire: ce sont deux façons radicalement distinctes de concevoir l’homme, la communauté et le politique. La médina dit le seuil, la relation, l’appropriation lente. L’Ensanche dit la visibilité, la maîtrise, l’ordre imposé. Entre eux, non pas une frontière morte, mais une dialectique vive - et c’est cette tension que le livre explore avec une remarquable acuité. On y perçoit, en filigrane, deux ontologies de l’espace public que l’histoire a placées face à face sans les résoudre.

Akalay va pourtant plus loin que cette opposition, si féconde soit-elle. Il montre que l’Ensanche n’est pas non plus une écriture coloniale homogène. S’il partage avec la ville coloniale française ce même esprit de «laboratoire» urbain, il s’en distingue par une quête identitaire plus tourmentée. Chaque bâtiment, chaque rue, chaque alignement devient sous sa plume un indice à déchiffrer: survivances mudéjares réinterprétées dans une quête identitaire espagnole, éclectisme andalou, élan moderniste venu de Barcelone ou de Valence, rationalismes militaires d’ingénieurs pressés.
L’architecture coloniale espagnole, loin d’être le simple reflet d’une politique, est traversée par des ambitions contradictoires, des modernités avortées, des nostalgies andalouses parfois naïves, une hésitation permanente entre imitation et invention. Les architectes qui ont bâti Tétouan n’étaient pas de simples exécutants: ils étaient les porteurs d’une culture architecturale en pleine mutation, nourrie par les débats stylistiques de la péninsule ibérique autant que par les exigences du protectorat, et la ville porte encore les cicatrices de leurs tâtonnements. Cette pluralité d’influences fait de l’Ensanche non pas un objet univoque, mais un palimpseste où se lisent, superposées, plusieurs histoires à la fois. C’est là l’un des apports les plus originaux du livre: montrer que la ville coloniale n’est jamais seulement l’expression d’un pouvoir - elle est aussi le lieu où ce pouvoir se négocie avec lui-même, se contredit et parfois, à son insu, s’invente une modernité métisse.
«Patrimonialiser l’Ensanche, ce n’est ni honorer l’Espagne ni effacer la colonisation: c’est produire un espace de connaissance, maintenir ouverte la capacité de lecture critique d’une ville sur elle-même.»
— Mohamed Métalsi
Cette mutation s’accompagne aujourd’hui d’une prise de conscience de l’État marocain et des autorités locales qui, aux côtés d’associations citoyennes engagées, œuvrent à la réhabilitation de ce patrimoine. Mais si les efforts de sauvegarde sont réels, l’ouvrage d’Akalay démontre que le véritable défi reste celui de la mémoire: faire passer l’Ensanche du statut de décor urbain à celui de composante pleine et entière de l’identité tétouanaise.
C’est sur le terrain de la mémoire que la réflexion atteint peut-être sa plus grande intensité. L’Ensanche souffre aujourd’hui d’un paradoxe troublant: omniprésent dans la ville, il est presque absent de la conscience historique. On le traverse, on l’habite, on le transforme - mais on ne le pense guère. Cette invisibilité n’est pas innocente: elle dit quelque chose de la difficulté qu’éprouvent les sociétés postcoloniales à intégrer dans leur récit national des espaces dont l’origine même est marquée par la domination. La mémoire coloniale, rappelle Akalay, n’est jamais simple; elle oscille entre refoulement, déni, banalisation et appropriation progressive. Comment reconnaître la valeur patrimoniale d’un espace sans ignorer la violence politique qui l’a engendré? Comment intégrer un héritage marqué par la domination sans en neutraliser l’histoire? Comment éviter, à l’inverse, que l’anathème moral n’interdise toute compréhension des processus morphologiques? Ces questions, que Henri Lefebvre avait posées à sa façon en rappelant que l’espace urbain est toujours le produit de rapports sociaux et de logiques de pouvoir qui le constituent en profondeur (Lefebvre, 1974), trouvent ici une réponse nuancée et courageuse.
Car Akalay ne tranche pas: il déplace. Le patrimoine, dit-il, n’est pas une question morale - c’est une question d’intelligibilité. Ce qu’il faut préserver, ce n’est pas la trace coloniale en tant que telle, mais la possibilité de comprendre comment elle est apparue, comment elle s’est transformée, comment elle a reconfiguré l’imaginaire urbain local. Patrimonialiser l’Ensanche, ce n’est ni honorer l’Espagne ni effacer la colonisation: c’est produire un espace de connaissance, maintenir ouverte la capacité de lecture critique d’une ville sur elle-même. De Certeau l’avait pressenti en distinguant le lieu - ordre stable des choses - de l’espace, toujours animé par les pratiques et les trajectoires de ceux qui l’habitent (De Certeau, 1980). L’Ensanche, traversé et réapproprié au fil des générations, n’est plus seulement une forme coloniale: il est devenu, malgré tout, un espace de vie, chargé d’usages, de mémoires intimes et de significations nouvelles que ses bâtisseurs n’avaient pas prévues.
Ce déplacement est ce qui confère au livre sa dimension théorique la plus précieuse. Tétouan n’y est pas seulement un cas d’étude parmi d’autres: il devient un laboratoire pour penser la ville dans toute sa densité - entre morphologie et mémoire, entre pouvoir et métissage, entre contrainte et invention. La médina et l’Ensanche, loin de former une opposition figée, définissent ensemble un espace problématique où l’identité urbaine se recompose sans cesse, oscillant entre continuité et rupture. Ce que le livre donne à voir, avec une patience et une précision édifiante, c’est la manière dont une ville apprend à vivre avec ses propres contradictions, à les intégrer sans les effacer, à en faire la matière même de son devenir. L’Ensanche de Tétouan n’est ni un modèle de modernité imposée, ni un avatar de l’urbanisme hispano‑musulman modernisé: il est un objet total, propre à nourrir aussi bien les historiens de l’urbanisme que les philosophes de la ville, les anthropologues du bâti ou les chercheurs en études postcoloniales.
Au bout du compte, ce que propose Akalay, c’est moins une synthèse qu’une méthode - une façon de lire les villes dans leur stratification, d’articuler les formes et les discours, d’entendre ce que les structures spatiales ont à dire sur les sociétés qui les ont produites. Une méthode qui rappelle, avec la force de l’évidence, que l’espace n’est jamais neutre, qu’il est toujours déjà traversé par des rationalités politiques, des projections symboliques et des imaginaires d’habitation qui s’y inscrivent durablement. En ce sens, l’ouvrage dépasse largement le cas Tétouan: il offre un modèle interprétatif applicable à toutes ces villes du monde arabe et méditerranéen qui portent, dans leur tissu même, la mémoire ambiguë d’une modernité coloniale jamais tout à fait digérée. Et que la ville, quand on sait l’écouter, est toujours en train de nous parler…
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[1] Antonio BRAVO NIETO, Arquitectura y urbanismo español en el norte de Marruecos, Séville, Junta de Andalucía, 2000; Mohamed MÉTALSI, Tétouan, entre mémoire et histoire, Casablanca, Éditions Malika, 2004; ID., «Tétouan, un laboratoire de l’architecture coloniale espagnole», Hespéris-Tamuda, vol. LII, fasc. 3, 2017, pp. 317-334.
Références
ARENDT, Hannah. Condition de l’homme moderne. Traduit par Georges Fradier. Paris : Calmann-Lévy, 1961. (1ère éd. américaine: 1958.) 368 p.
DE CERTEAU, Michel. L’Invention du quotidien. Vol. I : Arts de faire. Paris: Gallimard, 1980. 349 p.
FOUCAULT, Michel. «Le jeu de Michel Foucault». In: Dits et écrits. Vol. III. Paris : Gallimard, 1994, p. 298‑329. (Entretien publié initialement en 1977.)
LEFEBVRE, Henri. La Production de l’espace. Paris: Anthropos, 1974. 485 p.








