La ritournelle s’est imposée comme un bruit de fond idéologique: le Maroc orienterait les décisions de la CAF, influencerait les arbitrages et bénéficierait d’un traitement de faveur structurel.
Une thèse martelée avec d’autant plus d’assurance qu’elle ne repose sur aucun fait vérifiable, mais sur un dispositif de manipulation, nourri davantage par des logiques de viralité que par l’exigence de preuve.
Contraste saisissant: moins d’une semaine après la finale désastreuse de la CAN, alors que, côté marocain, le discours officiel s’oriente vers l’apaisement et la désescalade, le débat s’est déplacé, chez certains au Sénégal, vers un registre ouvertement conspirationniste.
N’a-t-on pas vu circuler l’hypothèse selon laquelle trois joueurs sénégalais auraient été victimes, non d’une simple intoxication alimentaire, mais tout bonnement «empoisonnés»?
C’est dans ce climat délétère qu’Abdoulaye Fall, président de la Fédération sénégalaise, a assené sans ambages : «Le Maroc tient la CAF, il faut se le dire. Ils tiennent tout en main et décident de tout.»
Rien que cela.
Accuser un État de contrôler une institution internationale revient non seulement à porter atteinte à l’image du Maroc et à sa probité, mais aussi, par un effet mécanique, à mettre en cause la solidité même de cette institution, sa capacité d’autonomie et son intégrité fonctionnelle.
Nous ne sommes plus dans le registre de l’opinion personnelle, mais dans celui de l’imputation de fait, susceptible d’engager la responsabilité de celui qui la profère.
Car enfin, de quoi parle-t-on lorsqu’on évoque une captation institutionnelle, sinon d’une capacité à infléchir les décisions, à neutraliser les sanctions et à bénéficier d’une forme d’indulgence systémique?
Et voilà que les mesures disciplinaires prises par la CAF à l’issue du match chaotique viennent démonter cette fable.
Non seulement le Maroc se voit infliger des sanctions substantielles, mais le Sénégal bénéficie, au regard de la gravité objective des faits, d’une indulgence difficilement justifiable.
L’instance continentale semble avoir soigneusement évité de se prononcer sur le point pourtant central de la séquence : le retrait d’une sélection nationale entière de l’aire de jeu pendant près de dix-huit minutes, sans autorisation expresse de l’arbitre.
D’un simple geste, l’entraîneur sénégalais a invité les joueurs à quitter le terrain, provoquant de facto une situation d’abandon symbolique du match et envoyant un signal de vacance d’autorité, de nature à accentuer la tension et à favoriser les débordements.
Pendant ce temps-là, certains de ses joueurs étaient tranquillement dans les vestiaires; l’un d’eux postait même sur Snapchat: «Paix, on est en train de se faire voler.»
Aucune sanction. Aucune qualification claire d’abandon, aucune application effective des dispositions les plus contraignantes du code disciplinaire. Le cœur du problème est ainsi contourné.
Or, dans toute architecture disciplinaire sportive, un tel comportement ne relève ni de l’incident mineur ni de la simple contestation émotionnelle: il est objectivable, chronométrable, et aurait dû constituer le point de départ de toute qualification juridique sérieuse.
Les articles 82 et 84 des règlements de la Coupe d’Afrique des Nations sont clairs: toute équipe qui quitte le terrain sans autorisation de l’arbitre est considérée comme ayant abandonné la rencontre, entraînant, en principe, une défaite par forfait et une élimination de la compétition.
Comme si ça ne suffisait pas, la CAF parvient à sanctionner Achraf Hakimi pour comportement antisportif, alors même qu’il avait reçu, en tant que capitaine, le prix du fair-play remporté par son équipe. Une séquence qui révèle une incohérence institutionnelle plus qu’un simple paradoxe symbolique.
Tout aussi troublant, la CAF place quasiment sur un même plan disciplinaire le geste marginal d’Ismaël Saibari et la décision structurante de l’entraîneur du Sénégal, effaçant toute hiérarchie de gravité entre les actes.
Inutile d’entrer dans tous les détails ! On se croirait devant une autorité bancale qui, face à un conflit entre élèves, préfère distribuer des sanctions symétriques plutôt que de qualifier précisément la faute initiale : tout le monde est puni, mais on évite soigneusement de trancher sur la responsabilité principale.
Or, que vaut encore la crédibilité d’une institution incapable de faire respecter la règle et dont les décisions ne sont pas conformes à ses propres textes?
Loin de tout registre passionnel, si cette affaire invalide le récit d’une CAF inféodée à Rabat, elle révèle surtout une dérive inquiétante: celle d’une institution qui ne se présente plus comme une autorité jurisprudentielle structurée, mais qui sape elle-même sa normativité et ouvre un blanc-seing au désordre.





