Ferveur

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueNous vivons une époque formidable. Le souverain a traité la question du football avec la même énergie et logique que les autres secteurs réformés dans le pays. Il n’y a pas de mystère. Pour avoir une équipe de niveau international, une équipe qui gagne, il fallait l’inventer, la trouver, la former et la structurer.

Le 05/01/2026 à 10h59

Je ne regarde le football que lorsque le Maroc joue. C’est ainsi. Je ne suis pas un fan de ce sport, mais quand ce sont «les Lions de l’Atlas» qui affrontent une autre équipe, je ne rate pas une minute du match. Comment expliquer cela? Je fais partie de ce qu’on appelle «le bon public». Je réagis émotionnellement et toute mon attention est accaparée par le jeu, par l’évolution sur le terrain de quelques artistes. Car un bon match c’est aussi un ballet, une danse, une chorégraphie, un échange réussi qui s’achève par un but marqué.

Si, parfois, nous ressentons de la déception, c’est parce que nous avons investi tant d’affection et d’espoir dans l’équipe nationale que nous attendons de son jeu et de ses résultats un niveau à la hauteur de cet attachement.

J’étais triste et désemparé le soir du match nul avec le Mali. En revanche, lundi dernier, lors du match contre la Zambie, à l’instar de tous les citoyens de ce beau pays, j’étais aux anges. Un match de qualité et surtout une nouvelle stratégie installée par Regragui. Il a été critiqué. Il a tenu compte de ce que le public et les spécialistes avaient dit après le match médiocre avec le Mali. Il y avait du jeu, une stratégie, une volonté de gagner. Il y avait de la tension et du suspens, comme dans un bon film d’Hitchcock. Nous étions engagés dans une course poursuite pour assurer une victoire nécessaire à l’équipe des Lions. Le savent-ils? Oui, bien sûr. Les clameurs dans l’immense foule dans les gradins du beau stade Moulay Abdallah, le prouvent. Ça communique, ça souhaite un tel jeu, ça court, ça dribble, et puis ça marque. Merci Brahim Diaz!

Nous vivons une époque formidable. Le souverain a traité la question du football avec la même énergie et logique que les autres secteurs réformés dans le pays. Il n’y a pas de mystère. Pour avoir une équipe de niveau international, une équipe qui gagne, il fallait l’inventer, la trouver, la former et la structurer. Le fait que la plupart des joueurs d’origine marocaine fassent partie des «Lions», est une chance. La diaspora marocaine est au fond une richesse, un capital qu’il fallait entretenir et inviter à faire partie d’une équipe nationale de qualité, digne de disputer des matchs internationaux. Ces enfants de l’émigration sont une bénédiction pour le pays. Même s’ils sont nés en Espagne ou en Hollande, ils ont le Maroc au cœur et tiennent à le célébrer par la grâce et l’intelligence d’un jeu passionné et inventif. En dehors du cas malheureux de Lamine Yamal, de père marocain émigré clandestin en Espagne et de mère originaire de Guinée-équatoriale qui a cédé aux pressions de sa maman pour ne pas rejoindre l’équipe marocaine, la plupart des joueurs dans de grands clubs ont accepté de porter l’identité marocaine pour jouer dans l’équipe et l’esprit des Lions.

«Le Maroc, fidèle à l’esprit de la main tendue par Sa Majesté, a réservé à l’équipe venue d’Algérie un accueil élégant, confortable, généreux. Il a prouvé qu’il ne nourrit aucune méfiance, aucune haine à l’égard du peuple algérien.»

—  Tahar Ben Jelloun

On dirait que le grand public attendait cet avènement. Je me souviens du soir où les Lions avaient joué en demi-finale avec l’équipe française. La ferveur immense, généreuse, contagieuse du peuple marocain avait été exceptionnelle. Ce furent des moments inoubliables.

Le football est devenu un miroir, une chance, un spectacle qui remue des émotions et des sentiments dont le peuple avait besoin. On pourrait dire c’est culturel, c’est politique, c’est normal!

La construction des stades répond à cette passion. Ils sont réussis, ils sont magnifiques, ils sont exceptionnels. Fini la timidité et l’amateurisme. Le Maroc joue dans la cour des grands. Et ce que ressent le peuple n’a rien d’équivalent, ni au cinéma ou au théâtre. Nous sommes tous reliés par la même attente, la même passion. Seul ce sport universel est capable d’unir tout un peuple en quelques heures. Nous nous trouvons tous concernés par un même destin: gagner, et, si, par malheur, on perd, c’est tout un peuple qui se sent humilié.

Je ne sais pas si l’équipe marocaine jouera la finale. Nous l’espérons tous. Ce sera fantastique. Certains imaginent une confrontation avec la bonne équipe du Sénégal. Pourquoi pas? Après le match serré avec la Tanzanie, il va affronter en quart de finale, le Cameroun. Une équipe solide.

Pour le moment, on suit cette aventure avec bonheur.

Cette ferveur a cependant un défaut: à aucun moment elle n’envisage l’échec. Elle n’est que positive. Elle met une telle pression sur les joueurs qu’elle ne supporterait pas d’être contrariée par le sort. N’en parlons pas. Restons optimistes. Nous sommes un jeune public composé de presque autant d’hommes que de femmes, qui pense que «son» équipe ne peut que gagner. La présence des familles aussi bien sur les gradins du stade que dans les lieux publics où l’on suit les matchs à la télé, est nouvelle et réconfortante.

J’ai écouté les commentaires très positifs des supporters de l’équipe algérienne. Le Maroc, fidèle à l’esprit de la main tendue par Sa Majesté, a réservé à l’équipe venue d’Algérie un accueil élégant, confortable, généreux. Il a prouvé qu’il ne nourrissait aucune méfiance, aucune haine à l’égard du peuple algérien. Leurs dirigeants, eux, poursuivent les méandres de leur névrose, obsédés par la haine et la jalousie, au point de ne jamais prononcer le nom «Maroc» dans leurs informations. Ils sont pathétiques. Reste une éventualité que je redoute: une demi-finale opposant les deux pays! Ce ne serait plus du sport mais du drame sur une pelouse toute neuve.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 05/01/2026 à 10h59