Vivre avec la baraka, une sagesse bien marocaine

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naamane Guessous.

ChroniqueCertains mots résistent à la traduction. On peut les expliquer, les analyser, les comparer à d’autres concepts spirituels, mais une part d’eux échappe toujours. La baraka est de ceux-là.

Le 16/01/2026 à 11h00

Au Maroc, la baraka est à la fois spirituelle, sociale et culturelle. Elle relie le ciel à la terre, le sacré au quotidien, la foi au vivre-ensemble.

Elle ne se voit pas. Elle se ressent, se transmet, se raconte. Elle fait partie du langage quotidien et de l’imaginaire collectif.

La baraka vient du mot arabe baraka: bénédiction, grâce, abondance, continuité. Avoir la baraka n’est pas être riche ou chanceux au sens matériel. C’est avoir peu de moyens, mais assez. Peu d’argent, mais une table généreuse. S’il y a un manque, la baraka le comble.

Flouss l’halal fihoum el baraka: l’argent gagné honnêtement est fertile.

C’est aussi une façon d’être dans la gratitude, dans le contentement. Un état intérieur de satisfaction paisible. Être dans elhamd, dans la qanaâa, remercier Dieu afin qu’Il vous attribue plus. Al-qanaâa permet d’échapper à l’avidité, de ne pas être esclave du toujours-plus. Une paix intérieure chez ceux pour qui la richesse n’est pas seulement le cumul des biens, mais aussi la richesse de l’âme.L’argent peut avoir la baraka quand il permet, avec peu, de satisfaire de grands besoins.

Il y a un lien linguistique, symbolique et culturel entre baraka et mabrouk, félicitations. Féliciter une personne pour un mariage, une naissance, une réussite se dit nbarak.

Le mot baraka s’utilise beaucoup pour signifier «assez». Tu veux encore du thé ? Non, baraka. Ou Allah yajâl el baraka. J’en ai assez pris. Que Dieu y mette de la baraka.

On dit aussi wa safi, baraka, assez. Arrête de parler, de fumer, de sortir… On exprime un abus pour rappeler à l’ordre.

Dans le Coran, la baraka est une grâce divine. Elle n’est ni automatique ni magique. Elle est liée à la foi, à l’éthique et au sens.

La baraka touche des lieux, tels La Mecque. Des temps, telle la Nuit du Destin, meilleure que mille mois. Des actes: la justice, l’honnêteté, la piété. Des personnes, non pour ce qu’elles possèdent, mais pour ce qu’elles incarnent.

Elle se glisse dans les gestes les plus simples: partager le pain, inviter à manger, offrir sans compter. L’hospitalité marocaine est profondément liée à cette croyance.

Un enfant réussit? Il a la baraka de ses parents. Une famille pauvre mais digne? Dieu merci, elle a la baraka. Un commerce qui tient malgré tout? Il y a de la baraka dans el-âtba, le seuil du local. On dit: les affaires ne marchent pas, juste chwya d’el baraka.

Les commerçants prospèrent s’ils ont la baraka. Ils la recherchent avec le premier client. S’il est honnête, son argent porte bonheur. On dit: tanastabrak mennek. Il était courant que le marchand de beignets offre un beignet au premier client. On nomme ce beignet al-âbbassiya.

La baraka se transmet par la bénédiction d’une mère ou d’un père, par l’hospitalité, par le partage, par la générosité. Quand tu es généreux, Dieu met la baraka dans ta table. Ce que mangent deux personnes peut rassasier dix.

La baraka populaire joue un rôle fondamental: elle apaise, donne de l’espoir, maintient la solidarité et soulage face à la précarité.

La mère est la première source de bénédiction. Sa parole, sa prière peuvent ouvrir les chemins. Sa baraka est un rempart contre les malheurs de la vie.

La baraka féminine commence dans le corps: le ventre, lieu de vie, de transmission et de protection. Nourrir, veiller, accueillir, supporter. Des gestes qui font circuler la baraka.

Les lieux sont chargés de baraka: une maison où plusieurs générations ont vécu dans l’harmonie. Et surtout les mausolées où les pèlerins vont chercher la baraka des saints, moyennant des offrandes.

«La baraka rappelle qu’il existe une part d’invisible, d’imprévisible, de mystérieux dans les trajectoires humaines»

—  Soumaya Naamane Guessous

Une personne peut être porteuse de baraka. On dit: Allah ya’tina baraktou, que Dieu nous donne de sa baraka en lumière, en connaissance, en richesses spirituelles, en rayonnement.

On dit que le Maroc est blad assalihine, pays des saints. C’est le pays qui abrite le plus de saints juifs et l’un des pays au plus grand nombre de saints musulmans. On dit que leur baraka protège le pays et sa population.

Le roi Hassan II était considéré comme un homme à forte baraka. Il a échappé miraculeusement à deux coups d’État. Sa baraka et celle de ses ancêtres, chorfas, l’ont sauvé. Les chorfas sont des descendants du Prophète et sont considérés comme porteurs de baraka, à condition qu’ils soient exemplaires en éthique.

Pour des condoléances, on peut dire: que la baraka soit dans ceux qui sont restés, pour compenser l’absence.

Une personne qui n’a qu’un enfant s’entend dire: Dieu te donne la baraka dans ton enfant.

La baraka se situe sur une frontière délicate. Là où le Coran parle de grâce liée à l’éthique, certaines pratiques populaires la transforment en force quasi magique: objets censés attirer la baraka, gestes mécaniques, croyance en la bénédiction d’un saint…

La baraka coranique est une grâce. La baraka marocaine est une culture de la grâce.

La baraka n’est pas seulement une croyance. C’est un mélange de foi, de mémoire, de culture et d’espoir transmis de génération en génération.

À l’ère de la rationalité, des statistiques et des algorithmes, la baraka continue pourtant de circuler dans les discours. Peut-être parce qu’elle répond à un besoin fondamental: celui de croire que tout ne dépend pas uniquement de l’effort, de la performance ou du contrôle.

La baraka rappelle qu’il existe une part d’invisible, d’imprévisible, de mystérieux dans les trajectoires humaines. Elle adoucit l’échec, relativise la réussite et donne au quotidien une dimension presque poétique.

Une façon de dire que, malgré tout… une force invisible veille.

Que Dieu dépose Sa baraka sur cette nouvelle année amazighe et sur nos Lions afin que la coupe de la CAN trouve demeure au Maroc.

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 16/01/2026 à 11h00