Le matin, tout va bien. Chapelet bien visible, soigneusement enroulé autour du poignet. Voix douce. Vocabulaire parfumé à l’encens. On parle de foi, de patience, de maîtrise de soi. On donne des leçons d’islam à la boulangère, au collègue, au voisin, au chauffeur de taxi. Tout le monde y passe. Ramadan est un mois extraordinaire, dit-on, un mois de paix, de pardon, de spiritualité intense. «Wallah, c’est le plus beau mois de l’année».
Puis vient le moment fatidique. En moto ou en voiture, la bête se réveille.
L’homme pieux disparaît. À sa place surgit une créature nerveuse, agressive, persuadée que le bitume lui appartient par droit divin. Vous êtes prioritaire? Tant pis pour vous. Vous êtes âgé? Dégagez, j’accélère. Vous êtes un enfant ? Apprenez la survie. Vous êtes piéton? Vous n’aviez qu’à ne pas traverser.
Si, par malheur, vous signalez votre intention de doubler, il ralentit. Exprès. Pour vous bloquer. Un klaxon devient une insulte personnelle. Les appels de phare pour ceux qui brulent les feux rouges déclenchent une avalanche d’insultes d’une richesse lexicale impressionnante, allant du vulgaire au sacrilège, addine wa el malla fusionne avec le vagin de votre mère.
Quitter la voiture ou la moto pour s’affronter physiquement n’est pas rare, surtout à l’approche du ftour. Un paradoxe théologique fascinant en ce mois saint.
Ce phénomène est presque exclusivement masculin. Étrange, non? Les femmes jeûnent aussi, ont faim et soif. Mais elles ressentent moins ce besoin irrépressible de transformer la ville en champ de bataille, même si nombre d’entre elles font fi du Code de la route.
On assiste très rarement à des disputes entre femmes, ou entre femmes et hommes. La spécialité des femmes est de se garer n’importe où sous prétexte qu’elles sont pressées, boucher une rue sans scrupules. Furieuses, elles peuvent hurler, ou encore mieux, elles vous qallaze, vous donnent le doigt. Charmant!
L’espace public devient une arène à ciel ouvert, où s’affrontent des hommes déchaînés, mâchoires serrées, veines saillantes, ego gonflé à bloc…
Et comme dans toute arène, il y a des spectateurs.
Les oisifs forment un cercle, sortent le téléphone pour filmer et poster les vidéos, commentent la scène, prennent parti, encouragent presque. Une aubaine. Une distraction bienvenue bache tjibe elmoghrab, passer le temps.
On se réjouit du spectacle comme devant un match de foot. La faillite collective du self-control, en plein mois censé enseigner la retenue.
Pourquoi cette rage? Manque de café? De thé? De cigarette? D’alcool? De substances plus… inspirantes? Ou simplement l’incapacité chronique à gérer la frustration, soudain révélée par le jeûne?
Car le jeûne, rappelons-le, n’est pas seulement une affaire d’estomac. Il est censé être un exercice de maîtrise de soi. Or, chez certains, il agit comme un révélateur brutal: il ne polit pas le caractère, il l’expose.
À la maison, le scénario est identique. La porte s’ouvre. Le silence tombe. La mère murmure: «Attention, votre père est rentré…» Le mois de la miséricorde devient un couvre-feu émotionnel. On marche sur des œufs. On attend le ftour comme on attend une accalmie après la tempête.
Et puis, il y a cette autre étrangeté: le langage. Parmi ces mêmes personnes, beaucoup appellent ce mois «Sayyidina Ramdane».
Je l’avoue: je ne comprends pas. Trente jours, aussi bénis soient-ils, héritent d’un titre réservé aux prophètes ou aux figures humaines d’exception? Ramadan n’est-il pas un temps, un cadre et non une entité à vénérer?
À force de sacraliser le calendrier, on oublie parfois les valeurs. On glorifie le mois, on le personnifie, on l’encense… mais on piétine allègrement ce qu’il est censé enseigner.
N’y a-t-il pas là une confusion troublante? Un glissement: adorer le mois plutôt que respecter ses exigences. Comme si prononcer son nom avec révérence suffisait à excuser l’agressivité, la vulgarité, l’injustice et la violence quotidienne.
Ramadan n’a jamais demandé qu’on l’idolâtre. Il demande qu’on se taise quand la colère monte. Qu’on respecte le Code de la route, qu’on soit dans le pardon, qu’on maîtrise sa langue avant de maîtriser son estomac.
Et pourtant…
Une fois calmé. Rassasié. Caféiné. Le même homme redevient sage. Il sourit. Il soupire d’extase spirituelle. Il proclame, la main sur le cœur: «Wallah, Ramadan est un mois formidable. Un mois de joie. J’aimerais qu’il dure toute l’année.»
Toute l’année? Vraiment?
Si Ramadan est le mois de la maîtrise du verbe, pourquoi tant d’insultes? S’il est le mois de la bonté, pourquoi tant de brutalité? S’il est le mois du pardon, pourquoi tant de colères?
Le vrai jeûne n’est pas celui de la nourriture, mais celui de l’ego. Les comportements et la parole sont des lieux d’examen plus exigeants que la mosquée.
La spiritualité ne se mesure ni au chapelet, ni à la ferveur affichée… mais à la façon dont on respecte l’ordre et les autres.





