Mourir à Sebta

Karim Boukhari.

ChroniqueIl a répondu par une formule vague, pour signifier: «Mais non, je ne suis pas fou pour partir à la nage à partir de Fnideq». C’est pourtant ce qu’il a fait!

Le 04/04/2026 à 09h00

Cette histoire est vraie, véridique comme on dit. Un homme de 34 ans, issu des quartiers populaires de Casablanca, a décidé, avec deux amis, de partir à Fnideq, la grande petite ville qui fait face à Sebta. Fnideq était la Mecque de la contrebande, quand les frontières avec Sebta étaient complètement ouvertes. C’est là-bas qu’on a découvert l’existence des femmes-mulets à la marocaine, qui reviennent chargées de marchandises de tous les genres pour les écouler à Tétouan et dans d’autres villes du royaume.

Mais tout cela est fini. Le verrou des frontières avec Bab Sebta s’est resserré. Fnideq a continué de grandir, mais le business s’est ralenti, pour ne pas dire qu’il s’est arrêté ou presque. Notre ami, appelons-le Ahmed (pour éviter Mohamed, un prénom lourd à porter, comme disait Kateb Yacine), est parti avec ses deux amis avec l’intention de faire la traversée jusqu’à Sebta à la nage. Oui, à la nage!

Il n’a rien dit à personne. Sa famille n’en savait rien. Mais les mamans ont le sixième sens, on le sait. Elles savent même quand on ne leur dit pas, et elles gardent le silence. En quittant sa maman, en cette fin de ramadan, le jeune gaillard a juste dit: «À bientôt Hajja!». Il lui a embrassé la tête et la main. En tremblant. C’est là qu’elle a compris. Elle a alors demandé: «Jure-moi juste que tu ne vas pas prendre la mer…». Il a répondu par une formule vague, pour signifier: «Mais non, je ne suis pas fou pour partir à la nage à partir de Fnideq».

C’est pourtant ce qu’il a fait!

Et les jours sont passés, sans aucune nouvelle. Le téléphone d’Ahmed ne répond jamais. La maman s’inquiète, s’affole. Un beau matin, la police se présente à son domicile. Et là, elle a tout de suite su…

Le corps d’Ahmed a été rejeté par la mer, celui de son ami aussi. Aucune trace du troisième compagnon: peut-être qu’il a réussi la traversée et qu’il se trouve dans un centre d’accueil à Sebta, peut-être aussi qu’il a échoué à son tour et que son corps ne sera jamais retrouvé.

Les deux cadavres ont été entreposés dans une morgue à Tétouan, avec une quarantaine d’autres corps dont certains n’ont pas été identifiés. Ahmed a eu la «chance» d’avoir été identifié et réclamé: tous les corps ne le sont pas forcément et beaucoup restent plongés dans le froid durant des semaines, des mois…

Une autopsie a été pratiquée sur le corps d’Ahmed pour confirmer le décès par noyade et écarter toute autre piste. Il arrive, comme le rappelle l’un des gendarmes enquêteurs, que le candidat au voyage soit dépouillé et tué par l’un de ses compagnons avant même de prendre la mer…

L’histoire s’arrête là. Le dossier d’Ahmed est clos, sans suite, ce n’est plus qu’un chiffre qui va rejoindre les statistiques des candidats malheureux qui ont trouvé la mort dans ces eaux troubles qui séparent deux pays et deux continents, pour ne pas dire deux mondes.

Ahmed a été inhumé dans un cimetière à Casablanca, pas loin de la maison où il est né, dans les jours qui ont suivi l’Aïd el Fitr. Sa maman est inconsolable. Les voisins et les proches ne comprennent pas: à 34 ans, Ahmed avait pourtant passé l’âge de faire des «folies» et semblait à l’abri. Il avait reçu une petite formation et était en mesure de se battre pour se trouver une place dans le monde du travail et fonder une famille.

Mais il a choisi un autre destin. Paix à son âme.

Par Karim Boukhari
Le 04/04/2026 à 09h00