Le Maroc, coincé entre l’Histoire et la géographie

Fouad Laroui.

ChroniqueSachons préserver notre îléité sans tomber dans l’insularisme.

Le 14/06/2023 à 11h01

C’est à propos de la Pologne que cette expression un peu absurde a été inventée. Pauvre Pologne, coincée par la géographie entre deux redoutables voisins: la Prusse militariste, qui marchait au pas de l’oie, et l’ours russe, dont les coups de griffe peuvent faire très mal. Pauvre Pologne, coincée par une Histoire tourmentée pendant laquelle ses frontières n’ont pas cessé de bouger, au gré des guerres, des invasions et des successions dynastiques. Elle a d’ailleurs disparu pendant le 19ème siècle, partagée entre la Russie, la Prusse et l’Autriche. D’où le fameux exergue d’Ubu roi, d’Alfred Jarry: «Quant à l’action, elle se passe en Pologne, c’est-à-dire nulle part».

Eh bien, il me semble que cette expression convient parfaitement au Maroc. Pour ce qui est de la géographie, elle l’a coincé entre l’Océan Atlantique, la mer Méditerranée, un voisin hostile et l’immense Sahara, qui est une mer de sable. Notre pays est une île.

Pour ce qui est de l’Histoire, le Maroc est coincé entre l’ancien colonisateur espagnol -qui y occupe encore quelques villes et quelques rochers dans le Nord-, l’ancien colonisateur français qui y a laissé des frontières mal définies et un voisin hostile (bis) à l’Est, ainsi qu’une ligne droite tracée dans le sable pour le séparer de la Mauritanie, à laquelle tant de choses le lient.

Bon, il faut faire avec. Nous sommes une île? Le Japon aussi. Regardez ce qu’il a réussi à faire malgré son insularité.

Il y a un autre avantage à être une île: c’est la seule catégorie d’espace à ne pas être découpée dans un ensemble plus grand qu’elle. C’est la seule entité géographique qui forme un tout, à elle seule. Insulaires, nous sommes un tout. Nous savons qui nous sommes. Nous pouvons cultiver nos particularismes, nos musiques, notre gastronomie, notre artisanat.

Ce qui m’étonne, en revanche, c’est que la grande île que nous sommes ne dispose pas d’une marine d’envergure. 500 kilomètres de côte sur la Méditerranée, 3.000 km sur l’Atlantique, des dizaines de ports de Saïdia à Dakhla, et nous ne sommes pas un peuple de marins?

Que sont les corsaires de Salé devenus? Ou plutôt: que sont leurs descendants devenus? L’un d’eux est un grand peintre, mais il ne peint pas des marines, ou alors très stylisées. Les autres sont entrés, en majorité, dans la fonction publique. Eh oh, les Slaouis! Redevenez marins, on a besoin de vous.

Que sont les descendants d’Estevanico devenus? Pour ceux qui l’ignoreraient, Mustafa Zemmouri ou Esteban le Maure ou Estevanico (1500-1539) était un explorateur natif d’Azemmour au Maroc. Il est mentionné dans de nombreux textes du 16ème siècle comme un compagnon du conquistador espagnol Álvar Núñez Cabeza de Vaca. C’est le premier Africain à avoir mis pied, en 1528, en Amérique. Eh oh, les Zemmouris! Redevenez Estevanico.

Nous sommes une île? Soyons Japonais, voyageurs, découvreurs, inventeurs, explorateurs. Mais sachons comme eux préserver notre insularité tout en embrassant la modernité…

PS: Le correcteur me fait remarquer qu’il ne faut pas confondre l’insularité (le caractère isolé d’une île), l’îléité (l’espace perçu et vécu d’un individu, son système de représentation centré autour d’une île) et l’insularisme, qui est la tendance d’un peuple à se renfermer sur lui-même. Alors là, bravo, monsieur le correcteur, vous m’impressionnez. Et merci: votre remarque ouvre des perspectives intéressantes sur la réflexion que nous devons mener sur notre avenir. Je réécris ma conclusion: sachons préserver notre îléité sans tomber dans l’insularisme…

Par Fouad Laroui
Le 14/06/2023 à 11h01