Quand j’étais petit– comme c’est loin, tout ça…– je m’ennuyais ferme dans notre appartement du premier étage d’un quartier populaire d’El Jadida. J’entrais souvent dans le petit salon qui donnait sur la rue, je me mettais à une fenêtre et, me penchant un peu, je regardais avec attention les gens aller et venir en contrebas. D’où venaient-ils? Où allaient-ils? Est-ce que l’on sait où l’on va? De quoi devenir philosophe dès son jeune âge…
Puis je retournais m’ennuyer dans ma chambre. Nous n’avions pas de poste de télévision, ni de tourne-disque. L’ordinateur personnel n’avait pas encore été inventé et Internet, c’était encore de la science-fiction. Il y avait bien un poste de radio quelque part dans la maison mais comme son sélecteur de fréquence était bloqué sur Radio Belgrade 1, son utilité était discutable– le maréchal Tito avait sans doute des choses à dire mais comme il s’obstinait à les dire en serbo-croate, on n’allumait pas souvent ce qui était devenu sa radio.
Certes, il y avait les livres. J’en faisais grand usage mais on ne peut pas lire tout le temps, ça fatigue les yeux. Alors je m’ennuyais ferme. Et c’était une bénédiction. Gide a écrit quelque part: «Vous savez ce qui se passe quand il ne se passe rien? Il naît des littératures entières…» Paraphrasons: «Vous savez ce qui se passe quand un enfant s’ennuie? Il naît des univers entiers…»
L’ennui est un moteur puissant pour le développement de l’imaginaire. Une mince faille dans un mur devient le Nil et l’enfant peut en suivre le cours avec le doigt et imaginer qu’il est attaqué par les archers de Pharaon, et alors comment faire pour y échapper?… L’ennui favorise la créativité. Que vais-je faire de cette pelote de laine oubliée là par ma mère, et de ce crayon et de ce grand carton? L’ennui étend l’autonomie. L’enfant n’a besoin de personne pour rêver, pour jouer seul, pour apprendre à se connaître…
«Ces moments où l’enfant semble ne rien faire d’utile, ou ne rien faire du tout, ce n’est pas du temps perdu. Au contraire, c’est là qu’il devient un petit individu qui apprend à faire confiance à ses propres capacités. »
— Fouad Laroui
Ces moments où l’enfant semble ne rien faire d’utile, ou ne rien faire du tout, ce n’est pas du temps perdu. Au contraire, c’est là qu’il devient un petit individu qui apprend à faire confiance à ses propres capacités.
C’est pourquoi je regarde avec inquiétude, autour de moi, ces mômes et ces pré-adolescents d’aujourd’hui qui, dès le réveil, ont l’œil rivé sur un écran, sautant d’un réseau social à l’autre, d’une stimulation à l’autre, absorbant passivement des images et des sons, et qui ne semblent jamais s’ennuyer. Connaissent-ils ce verbe, d’ailleurs?
Et puis j’ai appris avec soulagement qu’un pays avait osé réagir et s’opposer à cette évolution néfaste. C’est une première mondiale. Depuis le 10 décembre dernier, l’Australie interdit aux moins de 16 ans l’accès aux principaux réseaux sociaux (TikTok, Instagram, Facebook, Snapchat, YouTube, etc.). Je ne sais pas exactement pourquoi le gouvernement de la grande île a fait cela (pour protéger la santé mentale des enfants?) mais, en ce qui me concerne, j’y vois la possibilité pour les petits Australiens de redécouvrir l’ennui, ce sentiment si utile et si formateur.
Et si on en faisait de même ici, chez nous? Interdisons les réseaux sociaux aux mineurs. Et si les mouflets râlent, nos oulémas pourraient leur rappeler le verset bien connu: il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose alors qu’elle est un bienfait pour vous…





