Des tribunes en liesse aux rues pavoisées, la Coupe d’Afrique des Nations met le continent en mouvement. Cette ferveur collective réveille une mémoire autrement plus ancienne: celle d’une Afrique longtemps sillonnée de routes, de ribats et de ports, où le Maroc a laissé une empreinte durable.
Parmi ces trajectoires transcontinentales, l’une s’impose d’emblée par sa portée: celle du fondateur de la voie mystique Chadiliya, née au Maroc, développée en Tunisie et en Égypte, avant de rayonner vers de vastes régions du monde musulman.
Il s’agit de l’imam Abou-l-Hassan Ali Chadili, reconnu pour sa rigueur doctrinale autant que pour l’intensité de sa ferveur spirituelle, mais dont l’engagement dans les événements politiques et militaires de son temps demeure souvent méconnu.
Né vers 1196 au sein des Ghomara et formé à Fès, il entreprit très tôt une longue quête initiatique en Orient, qui le conduisit finalement à regagner son berceau rifain, vers le mont Allam, où il rencontra le pôle spirituel de son temps et maître décisif de son cheminement, Moulay Abd-Salam Ben Mchich.
À la demande de ce dernier, Chadili prit la route de l’Est et s’établit en Tunisie, notamment dans la région de Chadla, dont il conserva le nom.
En 1244, le voilà en Égypte, accompagné de plusieurs disciples, tout en laissant derrière lui un foyer spirituel solidement enraciné.
Accueilli favorablement par les autorités ayyoubides puis mameloukes, Chadili s’installa principalement à Alexandrie, dans un contexte de grave tension pour le pays. En juin 1249, les troupes du royaume de France, conduites par Louis IX, débarquèrent et occupèrent Damiette sans combat, provoquant une profonde stupeur dans le monde musulman.
C’est là que se révéla un aspect moins connu de la figure de Chadili: sa participation active à l’appel à la résistance, aux côtés des savants et des religieux.
Il fut ainsi présent lors de la bataille décisive de Mansourah, dans l’est du delta du Nil, qui s’acheva par la victoire des musulmans et l’emprisonnement de Louis IX.
Les récits rapportent que Chadili galvanisa les foules, inspira les combattants et diffusa parmi eux la certitude de la victoire, démontrant que la mystique pouvait nourrir une forme d’engagement total, loin de toute retraite hors du monde.
Au terme d’une vie dense et itinérante, Abou-l-Hassan Chadili mourut en 1258 sur la route du pèlerinage aux Lieux saints, et fut inhumé à Houmaïthara, dans le désert de Haute-Égypte, aux confins de la mer Rouge.
S’il n’a laissé aucun ouvrage écrit, il transmit des oraisons populaires largement diffusées dans le monde musulman et, surtout, forma des disciples de premier plan qui assurèrent le rayonnement de sa voie.
«À travers ces destins individuels reliant Fès, Le Caire et les rivages libyens, se dessine une géographie africaine profondément intégrée.»
La Chadiliya demeure aujourd’hui particulièrement honorée en Tunisie et en Égypte, où des millions de fidèles se réclament encore de sa tariqa. Elle retourna à sa source marocaine, portée par plusieurs maîtres, avant d’être profondément renouvelée par Sulaymane Jazouli, dans un contexte de résistance à l’occupation ibérique. À cela s’ajoute une expansion remarquable vers l’Afrique subsaharienne, l’océan Indien, l’Asie du Sud-Est, les Balkans et bien d’autres contrées.
Autre symbole majeur de la circulation spirituelle entre le Maroc et l’Égypte, Ahmed al-Badaoui en incarne une facette distincte.
Né en 1199 à Fès, il entreprit un long périple familial vers La Mecque, ponctué d’un séjour prolongé en Égypte, où il se forma en jurisprudence tout en développant une ascèse rigoureuse.
Son itinéraire initiatique le mena ensuite en Irak; il y fréquenta les cercles de la voie Rifaïya, avant de s’installer définitivement, en 1239, à Tanta, dans le delta du Nil.
C’est là qu’il fonda la voie Ahmadiya, également connue sous le nom de Badaouiya. Les sources hagiographiques lui attribuent également un rôle spirituel actif lors de la septième croisade, notamment durant la bataille de Mansourah, au cours de laquelle il aurait galvanisé les musulmans face aux Croisés.
Parmi les prodiges qui lui sont attribués figure la libération de prisonniers musulmans captifs, rapportée par al-Shaârani et confirmée par al-Suyuti, rappelant à cette occasion son surnom de Jiyab al-asir, «celui qui ramène le prisonnier».
À sa mort, en 1276, Sidi Ahmed al-Badaoui fut inhumé à Tanta, où son sanctuaire et la grande mosquée Ahmadiya demeurent aujourd’hui encore parmi les plus importants lieux de pèlerinage. De là, son prestige se diffusa vers le Hijaz, le Yémen, le Bilad Cham, l’Irak, l’Inde, le Sind, dans le sud du Pakistan actuel.
Toujours en Égypte, mais dans un autre registre, émerge la figure aujourd’hui largement oubliée d’Ibrahim Tazi.
Originaire de Taza, foyer mérinide stratégique, il fut l’un des grands artisans de la défense maritime de l’Égypte mamelouke au XIVème siècle.
Son action s’inscrit dans le traumatisme provoqué par le sac d’Alexandrie en 1365, perpétré par les troupes du roi de Chypre Pierre Ier de Lusignan. Sollicitée par le sultan mamelouk Ashraf Shaaban, l’aide du Maroc mérinide permit à Ibrahim Tazi de réorganiser la défense navale. Reçu au Caire, il mena une expédition audacieuse contre Chypre, attaquant notamment Famagouste, avant de rentrer victorieux à Alexandrie en 1368.
Les chroniqueurs al-Nuwayri et al-Maqrizi décrivent son retour triomphal et soulignent le rôle central des marins marocains, alors réputés maîtres de l’art de la navigation.
À travers lui se dessine une Méditerranée où le Maroc pesait militairement, y compris sur les fronts orientaux, incarnant l’un des moments les plus aboutis de l’engagement marocain sur la scène méditerranéenne orientale.
À côté de cette projection militaire et maritime, une autre circulation, plus discrète mais tout aussi structurante, s’opéra le long des routes intérieures du Maghreb et de l’Ifriqiya.
Entre l’Égypte et l’Occident islamique, la Libye joua longtemps le rôle de zone de passage et d’ancrage. C’est dans cet espace charnière que s’inscrit le parcours singulier d’Ahmed Zarrouq.
Son itinéraire épouse les soubresauts du XVème siècle marocain, entre chute des Mérinides, troubles wattassides et montée des puissances étrangères.
Formé à Fès, à Béjaïa, à Tunis, au Caire et à al-Azhar, il enseigna devant des milliers d’auditeurs avant de se fixer près de Misrata, sur les routes caravanières du Maghreb, où il mourut en 1493.
Le village qui porte aujourd’hui son nom conserve sa zaouïa, sa mosquée et une tradition vivante de transmission. À travers son œuvre abondante et la voie Zarrouqiya, branche de la Chadiliya, il laissa un héritage fondé sur un équilibre rigoureux entre connaissance extérieure et purification intérieure.
À travers ces destins individuels reliant Fès, Le Caire et les rivages libyens, se dessine une géographie africaine profondément intégrée, structurée par les savoirs, les confréries et les routes caravanières.
Plus au sud, cette dynamique se prolongea durablement dans les villes et les cours du Soudan occidental, où la présence marocaine acquit une ampleur collective et institutionnelle.
Les sources arabes médiévales attestent, de manière concordante, l’existence d’une implantation marocaine structurée, bien au-delà de simples passages individuels.
Elles confirment également le rôle majeur joué par les savants marocains au sein de l’empire du Mali, notamment sous le règne du prestigieux Mansa Moussa, au XIVème siècle.
Soutenus par le pouvoir impérial, plusieurs théologiens originaires du Maroc furent appelés à occuper des fonctions religieuses et judiciaires, à l’image d’Abou al-Abbas Saïd Doukkali, qui exerça la charge de cadi dans la capitale du royaume du Mali sous le règne de Mansa Moussa.
Ces nominations illustrent la confiance accordée aux compétences marocaines, mais aussi l’ancrage profond du Mali médiéval dans l’aire intellectuelle, religieuse et juridique du Maghreb.
Le témoignage du grand voyageur Ibn Battouta vient confirmer cette présence marocaine organisée au cœur du Sahel. Lors de son périple, il rapporte avoir rencontré de nombreux savants marocains, notamment à Takedda (dans l’actuel Niger), où il mentionne le cadi Abou Ibrahim Ishaq al-Janati, ainsi que celui qu’il désigne comme le «cheikh des Marocains», Saïd ben Ali al-Jazouli.
Cette présence marocaine ne saurait être comprise comme une projection isolée ou dominante: elle s’inscrivait dans une circulation continue, nourrie d’apports venus d’Égypte, d’Ifriqiya, du Sahel et d’ailleurs, au sein d’un monde africain largement interconnecté.
Une histoire discrète mais déterminante, qui rappelle que l’Afrique fut longtemps un espace de savoir partagé, bien avant que les stades n’en deviennent l’un des rares théâtres visibles.






