Hausse des frais de scolarité: la colère monte au sein des établissements français au Maroc après les décisions de l’AEFE

Entrée principale du lycée Lyautey, Casablanca. Cet établissement scolaire relève de l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger (AEFE). L'arabe y est déjà enseigné, par des professeurs du ministère marocain de l'Education nationale.

Entrée principale du lycée Lyautey à Casablanca. Cet établissement scolaire relève de l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger (AEFE). Khalil Essalak / Le360

Une nouvelle hausse des frais de scolarité, annoncée dans le sillage du conseil d’administration de l’AEFE (Agence pour l’enseignement français à l’étranger) du 18 décembre 2025, a mis le feu aux poudres et provoqué une vague d’inquiétude et de colère parmi les parents d’élèves. En ligne de mire, une réforme budgétaire qui transfère progressivement vers les établissements – et donc vers les familles – une charge jusque-là assumée par l’État français.

Le 22/01/2026 à 10h15

Dans un communiqué publié le 15 janvier 2026, l’APEEF (Association des parents d’élèves des établissements français) a rendu publiques les décisions adoptées par l’AEFE lors de son dernier conseil d’administration, le 18 décembre dernier, dénonçant une «régression majeure dans l’engagement et le financement de la France de son enseignement à l’Étranger». Pour l’association, ces décisions auront un «impact immédiat sur les familles, particulièrement sur les frais de scolarité», au Maroc comme dans l’ensemble du réseau mondial.

Selon l’APEEF, la situation actuelle s’inscrit dans un contexte de déficit budgétaire qui s’est creusé depuis plusieurs années, alimenté par des charges «qui augmentent mécaniquement» alors que «la contribution de l’État français ne suivait pas». L’association pointe également une absence d’anticipation: «Aucune mesure d’anticipation n’a été prise pendant toutes ces années et le problème n’a jamais été traité», ajoute-t-elle, rappelant qu’entre-temps, «ce sont les augmentations des frais de scolarité qui ont compensé ces augmentations du déficit».

Le nœud du problème: le financement des pensions civiles

Pourquoi ces nouvelles hausses? Le «cœur du problème» résiderait en fait dans le poids croissant des pensions civiles (les retraites) du personnel détaché, que l’État français ne compenserait plus intégralement depuis longtemps. Une ligne budgétaire devenue centrale dans les débats, tant elle pèse sur l’équilibre financier du réseau.

En juin 2025, l’AEFE avait déjà envisagé un transfert intégral de cette charge des pensions civiles vers les établissements (donc vers les familles) mais cette mesure avait été suspendue in extremis après l’intervention du ministre chargé des Français de l’étranger suite aux pressions des fédérations de parents d’élèves et des syndicats d’enseignants. Suite à cela, une phase de concertation et de travaux interministériels avait été ouverte dans l’espoir de déboucher sur une réforme plus large du modèle de l’AEFE.

Mais, fin novembre, l’Agence a fait machine arrière en revenant avec une proposition de fond quasi identique sur le principe: faire financer une part significative des pensions civiles par les établissements, via une nouvelle contribution.

Le dernier acte de cette pièce s’est joué lors du conseil d’administration du 18 décembre 2025 au cours duquel a été actée la décision particulièrement sensible de faire financer par les établissements une part significative des pensions civiles du personnel rattaché à l’AEFE.

L’APEEF, au même titre que d’autres associations de parents d’élèves à travers le monde concernées par le même problème, souligne le caractère politiquement explosif du vote. Et pour cause, pour les établissements en gestion directe (EGD) et les établissements conventionnés, les textes ont été adoptés «de justesse, par 17 voix contre 17, la voix du président du CA étant prépondérante». Un résultat exceptionnellement serré, qui illustre «une forte contestation politique et sociale de la mesure».

Pour la FAPEE, Fédération des associations de parents d’élèves des établissements d’enseignement français à l’étranger, «la création d’une nouvelle taxe sur les pensions civiles constitue un impôt déguisé. Elle entraîne mécaniquement par une hausse brutale et insoutenable des frais de scolarité dans les EGD sans aucune amélioration de l’offre pédagogique» .

Car contrairement aux établissements conventionnés, rappelle l’association, «les EGD, organisés comme des démembrements de l’AEFE (ODAC), ne disposent d’aucune marge de manœuvre pour se réorganiser, diversifier leurs ressources ou recourir à l’emprunt».

À quoi s’attendre?

Concrètement, il est prévu une contribution immédiate correspondant à 35% des pensions civiles du personnel concerné dès 2026 (expatriés et résidents), puis 50% à partir de 2027, avec une stabilisation annoncée à ce niveau. Si cette contribution ne concerne pas le personnel en contrat local, ces charges supplémentaires immédiates seront établies au cas par cas, dépendamment de l’effectif en personnel concerné par cette mesure et se traduiront donc mécaniquement par une augmentation des charges pour les établissements.

Cette pression accrue sur les frais de scolarité est d’autant plus sujette à contestation que son application est annoncée dès janvier 2026, ce qui représente un véritable choc budgétaire pour les établissements en gestion directe, directement concernés par cette mesure, alors même que les frais de scolarité de l’année 2025-2026 sont déjà fixés et immuables.

Trois options s’offrent aux établissements concernés pour absorber le choc: une hausse différée des frais, un prélèvement sur les fonds de réserve, ou une réduction des investissements.

Un choix qui, selon les parents, revient à déplacer le problème sans le résoudre car il se résume en réalité à faire payer les familles ou à fragiliser l’avenir des établissements à moyen terme.

Sans compter qu’au sein des établissements français au Maroc, la question des fonds de réserve est devenue un sujet particulièrement sensible. L’APEEF rappelle que le pôle Casablanca-Mohammedia «dispose d’un fond de réserve important, constitué pour provisionner depuis 4 ans les travaux immobiliers qui n’ont jamais eu lieu par manque de vision globale de l AEFE sur son patrimoine immobilier». L’association redoute ainsi que l’administration et l’AEFE soient tentées de puiser dans ces réserves pour compenser la nouvelle charge. Une option jugée inacceptable: «Cette manne doit servir pour ces travaux (…) et non pas compenser la charge supplémentaire décrétée unilatéralement par l’AEFE. C’est une ligne rouge», martèle l’association.

Ces inquiétudes fondées sont renforcées par un «manque de transparence», dénoncé par les parents qui pointent du doigt l’absence de données chiffrées claires, «l’absence d’études d’impact chiffrées par établissement» et «l’impossibilité de mesurer les conséquences réelles» sur les effectifs, la stabilité des équipes, l’attractivité des établissements et leur viabilité financière.

Car le risque évoqué est celui d’un effet domino avec une hausse des frais, entrainant un départ des familles, une baisse des effectifs, les fermetures de classes, la dégradation pédagogique et sociale… puis, inexorablement, la perte d’attractivité.

Une hausse qui s’additionne et suscite les inquiétudes

Dans un second communiqué publié le 20 janvier, l’APEEF explique que l’administration a présenté un projet de budget 2026 «pour donner suite aux décisions imposées par l’AEFE». Lors d’un CGG tenu le jeudi 15 janvier 2026, l’administration envisagerait un budget déficitaire, qui puiserait comme redouté dans le fonds de réserve, tout en prévoyant une hausse supplémentaire de 3% (environ 1.500 dirhams) qui viendrait s’ajouter à celle initialement prévue de 3%.

À prévoir, une hausse totale évoquée de 6%, soit environ 3.000 dirhams supplémentaires, avec en toile de fond une crainte de nouvelle augmentation en 2027. La grille tarifaire qui pourrait être appliquée est la suivante, selon l’APEEF:

Grille tarifaire potentielle pour l'année 2026 et 2027 au sein des établissements de l'AEFE.

L’APEEF affirme avoir exprimé un refus clair «non seulement de ces tarifs mais aussi du manque de concertation», alertant sur «la situation des familles, principalement de classe moyenne, et leur capacité à suivre ces évolutions». L’association met aussi en garde contre un risque de défection des familles, susceptible de mettre en péril certains établissements.

La mobilisation en cours

Dans l’immédiat, la mobilisation se poursuit, notamment autour d’une pétition relayée par les associations de parents à travers le monde, alors que les familles attendent désormais des réponses claires sur l’ampleur réelle des hausses… et sur les marges de manœuvre encore possibles au niveau local.

Sur le site de la pétition, la FAPEE, appelle à plusieurs mesures, à commencer par l’arrêt immédiat de toute ponction sur les EGD destinée à financer des déficits qui ne relèvent pas de leur responsabilité; la protection intégrale et pérenne de leurs fonds de réserve; une réforme du statut excessivement contraignant qui empêche les EGD d’investir et de se moderniser, une transparence complète dans l’élaboration des budgets et une visibilité pluriannuelle; et enfin, l’engagement d’une concertation, dans chaque EGD, avec les composantes de la communauté, sur la réduction des coûts et les pistes d’économie.

Des demandes d’autant plus fondées que, comme le rappelle la FAPEE, «un élève scolarisé dans un EGD coûte en moyenne 2.700 € par an à l’État, contre plus de 10.000 € pour un élève dans l’enseignement public en France. Le coût global de ce réseau pour la France demeure donc extrêmement limité au regard du service public rendu, la scolarisation d’enfants français et de son impact diplomatique, culturel et linguistique».

Comment en est-on arrivé là? Aucune fatalité à chercher du côté du déficit structurel de l’AEFE selon les membres de la FAPEE, car à leur yeux, si l’AEFE est en crise, ce n’est pas parce qu’elle coûte trop cher, «mais parce que l’État l’a affaiblie politiquement et budgétairement», avec des coupes budgétaires successives avoisinant les 78 millions d’euros en trois ans, précise l’association, et le transfert de la part patronale des pensions civiles sans compensation suffisante, ni réforme structurelle du modèle, malgré les alertes et propositions récurrentes de la FAPEE et de la FCPE depuis plus de dix ans.

Par La Rédaction
Le 22/01/2026 à 10h15