La Direction générale de la météorologie (DGM) annonce un nouvel épisode pluvieux dans le nord du Maroc, après des précipitations déjà «exceptionnelles», comme souligné par Omar Baddour, ancien chef de la division des services de surveillance du climat et des politiques à l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et consultant en climatologie, qui ont provoqué des crues dans plusieurs localités, dont Ksar El Kébir et Sidi Kacem.
Les opérations d’évacuation préventive des populations exposées aux risques d’inondation se poursuivent jusqu’à présent. Au jeudi 5 février, elles avaient permis le replacement de 143.164 personnes au total, réparties entre plusieurs provinces, dont 110.941 dans celle de Larache, 16.914 à Kénitra, 11.696 à Sidi Kacem et 3.613 à Sidi Slimane.
Omar Baddour explique que cette situation est due à l’arrivée répétée de perturbations humides venues de l’Atlantique Nord, facilitées par l’affaiblissement des hautes pressions des Açores. Cette configuration a ouvert un couloir météorologique vers le Sud, entraînant des pluies prolongées et exceptionnellement intenses sur le nord du Maroc.
Le360: après plus de sept années de sécheresse, comment expliquez-vous ce basculement soudain vers des pluies abondantes au Maroc, et en particulier à Ksar El Kébir?
Omar Baddour: malgré des épisodes de sécheresse parfois très prolongés, les conditions météorologiques au Maroc peuvent basculer vers d’autres extrêmes, comme de fortes chutes de pluie et/ou de neige en montagne. Ce phénomène est d’autant plus marqué dans les pays du bassin méditerranéen, le sud de l’Europe et les pays du Maghreb, qui sont soumis à diverses influences géographiques et climatiques propres à cette région.
Le basculement d’un extrême à l’autre n’est pas fréquent, mais il a déjà marqué l’histoire climatologique du pays. À titre d’exemple, le Maroc a connu une situation similaire après un épisode de sécheresse prolongée durant les années 1990, qui a duré plus de cinq ans. Cependant, dès novembre 1995, le pays a été touché par des pluies continues pendant plusieurs semaines, faisant de l’année hydrologique 1995-1996 l’une des années record en termes de pluviométrie.
La situation actuelle est encore plus complexe. En plus de l’extrême pluviométrie, les infrastructures hydrauliques existantes n’étaient ni suffisamment nombreuses ni assez dimensionnées pour stocker, dans des conditions de sécurité adéquates, les énormes apports d’eau résultant des fortes pluies tombées sur le nord du pays entre Kénitra et Tanger, ainsi que d’importantes chutes de neige sur les montagnes du Rif et du Moyen Atlas. Les fleuves ont ainsi largement débordé de leur lit, inondant de vastes zones et affectant également des localités comme Ksar El Kébir.
Lors d'une opération d'évacuation à Sidi Slimane.
Il est souvent observé que le basculement entre sécheresse et épisodes plus humides ne se fait pas de manière progressive, mais parfois. Après une longue sécheresse, le couvert végétal est fortement dégradé, ce qui favorise un ruissellement intense des eaux de pluie sous forme de crues soudaines. La déforestation et la qualité de la gestion des sols méritent également d’être mises en cause pour expliquer l’ampleur du désastre.
Peut-on parler d’un «rattrapage pluviométrique» naturel ou s’agit-il plutôt d’un indicateur du dérèglement climatique ?
Il serait plus approprié de parler de variabilité climatique, définie par des écarts par rapport à la moyenne, ces écarts pouvant aller d’un extrême à l’autre. Toutefois, depuis plusieurs décennies, on observe que les épisodes de sécheresse deviennent plus fréquents et plus durables que les périodes marquées par de fortes pluviométries.
Lire aussi : À Ksar El Kébir, 54.000 habitants évacués: pourquoi la ville est sous les eaux et à quels risques faut-il s’attendre?
Concernant le dérèglement climatique, la science montre clairement que le réchauffement climatique global a des impacts sur les extrêmes météorologiques. Lorsqu’il s’agit de fortes pluies, le réchauffement des océans peut contribuer à intensifier le cycle de l’eau en raison d’une évaporation plus importante à la surface des mers, qui constituent la principale source des nuages et des précipitations qui en découlent.
Les pluies diluviennes qui s’abattent depuis plusieurs jours sur le bassin de l’oued Sebou ont provoqué une montée rapide des eaux, contraignant les autorités à procéder à des évacuations massives. (Y.Mannan/Le360)
Par ailleurs, notre système climatique subit des modifications importantes au niveau des circulations atmosphériques et océaniques, ce qui peut favoriser des situations météorologiques plus contrastées: des périodes plus sèches d’un côté, et des épisodes de pluies plus intenses de l’autre.
Quels sont les facteurs météorologiques qui ont joué un rôle déterminant dans ces pluies intenses?
Au Maroc, la pluie dépend surtout de l’arrivée de masses d’air venant soit de l’océan Atlantique, soit des régions froides du nord. Ces masses d’air transportent l’humidité nécessaire à la formation des nuages et des précipitations.
En temps normal, le pays est protégé par une zone de haute pression située au large, près des îles Açores. Cette zone agit comme une barrière naturelle qui empêche les perturbations pluvieuses d’atteindre le Maroc, ce qui explique les longues périodes de temps sec.
(S.Kadry/Le360)
Mais lorsque cette haute pression s’affaiblit, se déplace ou se transforme en basse pression, cette barrière disparaît. Cela crée alors une sorte de couloir ouvert vers le sud, permettant à l’air froid et humide venu des régions polaires et de l’Atlantique Nord de descendre directement vers le Maroc.
Si cette configuration météorologique reste en place plusieurs jours, voire plusieurs semaines, elle entraîne des pluies répétées et parfois très intenses sur le pays. C’est ce type de situation qui s’est produit récemment, provoquant des précipitations exceptionnelles, surtout dans les régions du Nord.
Ces inondations pouvaient-elles être anticipées grâce aux outils actuels de modélisation climatique et de prévisions météorologiques?
D’un point de vue météorologique, les prévisions sont établies selon plusieurs échelles de temps, à savoir la très courte échéance (de quelques heures à un jour), la courte échéance (jusqu’à trois jours), la moyenne à longue échéance (au-delà d’une semaine), ainsi que la prévision saisonnière. Cette dernière relève plutôt du domaine climatique et fournit des indications probabilistes sur le type de saison à venir, généralement classée en catégories telles que sèche, humide ou proche de la normale.
Pour la très courte et la courte échéance, les prévisions en période hivernale sont généralement assez fiables, avec des taux de réussite pouvant atteindre environ 90% pour la très courte échéance et entre 75 et 80% pour la courte échéance. En revanche, au-delà d’une semaine, la fiabilité des prévisions diminue nettement en raison de la forte sensibilité des modèles aux incertitudes des observations initiales et aux approximations inhérentes aux modèles numériques.
Sur LinkedIn, vous avez évoqué l’oscillation arctique et le vortex polaire. Pouvez-vous expliquer simplement ce que ces deux phénomènes représentent et en quoi ils influencent les épisodes de froid et l’instabilité météorologique en Europe et au Maghreb?
Le vortex polaire est une grande masse d’air très froid qui tourne au-dessus de l’Arctique, en haute altitude. On peut l’imaginer comme un gigantesque tourbillon qui emprisonne l’air glacial autour du pôle Nord. Lorsque ce vortex est fort et bien structuré, il agit comme une barrière qui maintient le froid dans les régions polaires, ce qui laisse l’Europe et le Maghreb relativement protégés des grandes vagues de froid. En revanche, lorsque le vortex s’affaiblit ou se déforme, cette barrière devient moins efficace et des masses d’air très froid peuvent s’échapper vers le sud, provoquant des épisodes de froid marqué en Europe et parfois des conditions météorologiques perturbées au Maghreb.

L’oscillation arctique, quant à elle, n’est pas un phénomène en soi, mais plutôt un indicateur qui décrit l’état du vortex polaire et de la circulation atmosphérique autour de l’Arctique. Elle peut être en phase positive ou négative. En phase positive, le vortex est généralement plus stable et le froid reste confiné au nord. En phase négative, le vortex tend à s’affaiblir, ce qui favorise des descentes d’air froid vers des latitudes plus basses, influençant ainsi le climat de l’Europe et, dans certains cas, celui de l’Afrique du Nord.

Ces deux notions sont donc étroitement liées. Le vortex polaire est le mécanisme physique principal, tandis que l’oscillation arctique est la manière dont on mesure et interprète son comportement et ses effets sur le climat des régions situées plus au Sud.
Vous évoquez également la possibilité du retour des hautes pressions au-dessus de l’Atlantique. Cela signifie-t-il une diminution des précipitations, un retour progressif de la sécheresse ou simplement un temps plus stable?
La présence de hautes pressions au-dessus de l’Atlantique correspond à une situation climatique normale pour le Maroc et explique en grande partie son climat généralement semi-aride à aride. Selon l’extension ou le retrait de cette zone de hautes pressions, le temps peut être soit stable, avec peu ou pas de précipitations, soit plus instable et favorable aux pluies. Ainsi, le retour de ces hautes pressions sur l’Atlantique serait plutôt synonyme d’un retour à des conditions météorologiques plus stables.
Cependant, on ne peut parler de sécheresse que si cette situation de hautes pressions persiste sur une période prolongée, généralement sur plusieurs mois.
Vous confirmez que La Niña se poursuivra jusqu’à la fin mars. Historiquement, comment ce phénomène influence-t-il les précipitations au Maroc?
La Niña est un phénomène climatique naturel qui correspond à un refroidissement anormal des eaux de surface dans l’océan Pacifique équatorial. Ce refroidissement modifie la circulation atmosphérique mondiale et influence les régimes de pluie et de température dans de nombreuses régions du globe. En général, La Niña favorise des conditions plus humides dans certaines zones, dont une partie du nord du Maroc au printemps. Elle est souvent suivie ou précédée par son opposé, El Niño, qui correspond au réchauffement de ces mêmes eaux.
La Niña tend statistiquement à être associée à des conditions plus favorables aux précipitations au Maroc, notamment durant la fin de l’hiver et le printemps. Ce lien n’est toutefois pas systématique, car d’autres facteurs atmosphériques et océaniques peuvent renforcer ou atténuer cette influence selon les années.
La Niña peut-elle continuer à alimenter des épisodes pluvieux intenses durant le printemps ?
Il n’est pas possible de prévoir avec certitude l’intensité des épisodes pluvieux à l’échelle saisonnière. Néanmoins, en l’absence d’autres influences climatiques majeures actuellement identifiées, La Niña crée un contexte qui peut favoriser des conditions relativement plus humides au printemps, en particulier sur le nord du Maroc. Cette relation a d’ailleurs fait l’objet d’un travail de recherche que j’ai mené entre 2001 et 2003.
Que pourrait-il se passer si nous basculions plus tard dans l’année vers un phénomène El Niño ?
En règle générale, El Niño se développe plutôt en été et peut durer entre six et neuf mois. Si un tel basculement devait se produire en 2026–2027, son influence potentielle sur le Maroc concernerait surtout l’année hydrologique allant de septembre 2026 à août 2027.
Contrairement à La Niña, l’impact d’El Niño sur la pluviométrie au Maroc est beaucoup moins clair et plus difficile à détecter. En effet, ses répercussions sur les autres océans et sur la circulation atmosphérique ne sont pas toujours identiques d’une année à l’autre, ce qui introduit une grande part d’incertitude quant à ses effets réels sur les pluies au Maroc.
Dans tous les cas, la Direction générale de la météorologie (DGM) produit régulièrement des prévisions saisonnières et les actualise en fonction de l’évolution de ces deux phénomènes.
À moyen terme, entre deux et quatre semaines, faut-il s’attendre à une persistance de ces épisodes de pluies intenses ou plutôt à un retour à des conditions plus normales?
En analysant l’évolution des masses d’air à grande échelle, la circulation atmosphérique générale ainsi que les principaux indices climatiques associés, il est plus probable d’anticiper un retour à des conditions météorologiques proches de la normale plutôt que le maintien des conditions extrêmes observées récemment.
À l’échelle saisonnière, notamment pour le printemps et l’été, le Maroc risque-t-il de retomber rapidement dans une situation de sécheresse?
À cette échelle de temps, un indicateur important provient de l’océan Pacifique. Il s’agit du phénomène La Niña, qui correspond à des variations de courants marins et de températures de surface dans cette région. Ce phénomène, qui influence une grande partie du climat mondial, est statistiquement associé à une pluviométrie plutôt excédentaire au Maroc durant la saison du printemps (mars-avril-mai).
Toutefois, cette relation n’est pas mécanique ni systématique, car d’autres facteurs climatiques (liés notamment à l’atmosphère, à la Méditerranée ou à l’Atlantique) peuvent soit renforcer cette tendance humide, soit au contraire l’atténuer.
Ces alternances entre périodes de sécheresse et épisodes de pluies extrêmes risquent-elles de devenir la nouvelle norme climatique au Maroc et plus largement en Afrique du Nord?
Ces alternances entre sécheresse et épisodes pluvieux intenses ont toujours existé dans le passé et continueront à se produire à l’avenir. Toutefois, d’un point de vue climatologique, la tendance de fond montre une baisse marquée et durable de la pluviométrie au Maroc sur le long terme. Ainsi, un seul épisode humide ou une seule année hydrologique excédentaire ne suffit pas à inverser cette tendance structurelle à la diminution des précipitations.
Le «nouveau normal» pourrait être un climat plus contrasté, marqué par des passages rapides entre extrêmes, ce qui complique la gestion des ressources hydriques.
Comment peut-on renforcer les systèmes d’alerte précoce pour mieux protéger les populations rurales, notamment celles de Ksar El Kébir?
Du point de vue d’un climatologue, le développement de la recherche sur les phénomènes météorologiques extrêmes est devenu essentiel pour mieux comprendre et anticiper les anomalies climatiques. Une connaissance scientifique plus approfondie, associée à la mise en place de systèmes opérationnels de suivi en temps réel, permettrait de rendre les dispositifs d’alerte précoce encore plus performants et réactifs qu’ils ne le sont actuellement.
La crue du fleuve Loukkos cause l’inondation de plusieurs quartiers de Ksar El Kébir.. AFP
Quel rôle peuvent jouer l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et d’autres institutions internationales pour aider des pays comme le Maroc face aux phénomènes climatiques extrêmes?
Le Maroc est déjà activement impliqué dans les groupes d’experts et les comités techniques de l’OMM, qui constituent une plateforme internationale importante pour le partage des meilleures pratiques en matière de gestion des risques météorologiques, climatologiques et hydrologiques. L’OMM élabore également des normes et des standards adaptés aux différents niveaux de capacités des pays, tout en soutenant le développement scientifique et technologique dans ce domaine.
(C.Alaoui et Y.Mannan/Le360)
Actuellement, un débat majeur se développe autour de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les prévisions météorologiques, et il est important que le Maroc participe pleinement à ces discussions en pleine évolution.
Sur le plan pratique, l’OMM propose des programmes d’assistance aux États membres qui en ont besoin. Il serait pertinent pour le Maroc de mobiliser ces programmes une fois la crise passée afin d’améliorer ses systèmes de prévision, de gestion des inondations et de prévention des catastrophes liées aux extrêmes hydro-météorologiques. Par ailleurs, l’UNDRR, le Bureau des Nations unies pour la réduction des risques de catastrophe, constitue également un partenaire clé qui pourrait aider le Maroc à identifier et adopter les meilleures pratiques et outils modernes pour la gestion des risques climatiques et hydrologiques.







































