L’affaire de la villa rasée dans le quartier des Hôpitaux, à Casablanca, prend une tournure explosive. D’après une source ayant accès au dossier, le bien inventorié comme monument historique et patrimoine architectural appartenait à la société SOHABITAT MAROC, dont l’associé principal n’est autre qu’un président d’arrondissement.
Au départ, l’affaire pouvait passer pour un contentieux urbanistique de plus. Elle dépasse aujourd’hui largement ce cadre. Au fil des pièces consultées par Le360, se dessine un dossier où se croisent intérêts fonciers, soupçons de corruption et détournement de procédures administratives.
La propriété concernée, connue sous le nom de Dar Al-Stouki, se situe rue Salim Cherkaoui. D’une superficie de 2 ares 99 centiares, elle est enregistrée sous le titre foncier n° 10645/C. Construite en 1932, la villa comprend un bâtiment d’un étage, des dépendances et une cour. Elle figurait dans l’inventaire du patrimoine architectural établi par l’Agence urbaine de Casablanca.

Selon les documents, l’actionnaire majoritaire de SOHABITAT MAROC est Hassan Iraoui, président d’arrondissement de la commune rurale de Jabria, dans la province de Sidi Bennour, entre El Jadida et Safi. Deux autres noms apparaissent dans les statuts de la société: Yassine Iraoui, présenté comme membre de sa famille et domicilié à Bègles, en France, ainsi que Bouchaib Ouahab.
La société, dont le siège est établi dans le quartier Bourgogne à Casablanca, a été enregistrée le 14 mai 2025 à l’agence Casa Centre. D’après ses statuts, elle exerce dans la promotion immobilière, la construction d’immeubles, l’exploitation de terrains et l’achat-revente de biens immobiliers.


Quelques semaines après sa création, SOHABITAT MAROC met la main sur cette villa classée du quartier des Hôpitaux. La maison est alors occupée depuis des années par des locataires. Très vite, le terrain suscite des visées immobilières plus ambitieuses. Au troisième trimestre 2025, la société dépose une demande d’autorisation pour ériger un immeuble R+9. Pour appuyer sa requête, elle invoque la vétusté de la bâtisse et un risque d’effondrement imminent.
Cette demande est rejetée par l’Agence urbaine, précisément en raison de la valeur patrimoniale du bâtiment. Une commission mixte est alors dépêchée sur place. Le 14 novembre 2025, elle rend un avis défavorable, à l’unanimité de ses membres. Autrement dit, la démolition demandée par SOHABITAT MAROC n’est pas autorisée. Dans le document ci-dessous, les noms des membres de la commission mixte ont été enlevés à la demande de notre source:

Dans la continuité de cet avis, l’arrondissement de Maârif délivre, le 21 novembre 2025, un arrêté de «confortement». La mesure est claire: il s’agit de consolider l’édifice, pas de le démolir. Le confortement d’une villa classée monument historique consiste à renforcer ses structures (fondations, murs, toiture) pour assurer sa stabilité et sa pérennité, sans altérer son caractère patrimonial. Ces travaux, très encadrés, doivent impérativement respecter l’authenticité du bâtiment, utiliser des matériaux traditionnels compatibles et obtenir l’aval des autorités compétentes (Agence Urbaine, ministère de la Culture). Ils doivent être réalisés par des entreprises qualifiées en patrimoine, en suivant les préconisations d’un architecte spécialisé. Sur le plan administratif, la ligne arrêtée ne laisse guère de place à l’ambiguïté.

Selon notre source, cette destruction n’est pas le fruit d’une simple dérive technique ou d’une interprétation abusive. Elle n’aurait pu se faire sans relais. Les associés de SOHABITAT MAROC auraient bénéficié de l’appui d’un agent d’autorité en poste à Casablanca, qui avait auparavant travaillé avec le président d’arrondissement incriminée dans cette affaire, dans la même commune rurale de Jabria.
Toujours selon cette même source, un million de dirhams aurait été remis, ou promis, à cet intermédiaire afin de faciliter l’opération et de neutraliser les obstacles. Le scénario a ensuite été déroulé sous couvert de péril: les locataires ont été poussés à quitter les lieux au nom du danger supposé que représentait la bâtisse, ouvrant ainsi la voie à sa destruction.
Lire aussi : Pourquoi la villa historique détruite à Casablanca est classée patrimoine de la ville
Des investigations sont en cours, tandis que les principaux mis en cause ont été suspendus de leurs fonctions et sont désormais à la disposition de la justice. Mais déjà, l’affaire Dar Al-Stouki provoque de fortes secousses. Car au-delà de la disparition d’un édifice des années 1930, c’est la solidité même du dispositif censé protéger le patrimoine casablancais qui se retrouve mise en cause.
Le wali de la ville, Mohamed Mhidia, entend faire de ce dossier un cas exemplaire: sanctionner les responsables et signifier que le patrimoine de Casablanca ne peut être livré à la spéculation immobilière sous couvert de procédures détournées.




