Samedi matin. La ville s’éveille. Pour les bienheureux qui ne travaillent pas le week-end, le réveil n’a aucune raison particulière de sonner. Le premier geste mécanique de la journée ne tarde pourtant pas: la main se tend instinctivement vers le téléphone posé sur la table de nuit, comme on allumait autrefois la radio pour prendre la température du monde ou plus désinvoltement pour écouter une mélopée hors du temps.
Avant même que les rideaux ne s’ouvrent sur la lumière du jour, l’écran s’embrase d’un flot d’informations.
Les premières notifications tombent en ce 28 février de l’an de grâce 2026 —une année déjà bien chargée alors qu’elle ne fait que commencer.
Selon plusieurs dépêches concordantes, une opération conjointe américano-israélienne a visé l’Iran, déclenchant dans la foulée des frappes iraniennes contre Israël et contre plusieurs pays du Golfe —Émirats arabes unis, Qatar, Koweït, Bahreïn... En quelques minutes à peine, la carte du conflit semble faire tache d’huile.
Dans ce monde branché en continu sur lui-même, les distances semblent s’être abolies depuis quelque temps déjà. Des milliers de kilomètres séparent ces villes de notre quotidien, mais tout se déroule désormais à portée d’écran: vidéos filmées à la hâte, images satellites, cartes interactives, analyses d’experts —et d’opportunistes qui le sont moins.
L’esprit s’agite dans un va-et-vient fébrile à travers les méandres de ce flot. Ininterrompu, presque instantané. La guerre s’inscrit dans le même flux que le reste du quotidien. Entre deux images de frappes, les communiqués soigneusement pesés des chancelleries et les commentaires d’experts —assermentés ou autoproclamés, c’est selon— surgissent des publicités pour d’étranges supports censés redresser nos nuques et nos mentons pliés à force de fixer les écrans, des vidéos virales sur chats kamikazes et leurs maîtres stoïques, des débats d’une éblouissante futilité.
Le tragique et l’anodin cohabitent sur le même écran.
Pendant ce temps-là, les traders parlent déjà de volatilité. Car, dans les salles de marché, la guerre n’est pas d’abord une tragédie: c’est une variable.
Les marchés, eux, se posent déjà nerveusement la seule question qui compte vraiment: combien coûtera le prochain baril de pétrole? Les analystes évoquent la possible ruée vers l’or, les routes maritimes menacées, la perturbation d’une partie de l’espace aérien mondial et ce chokepoint énergétique stratégique redécouvert à chaque crise. Bref, l’onde de choc dépasse le Moyen-Orient.
Nul besoin d’être politologue pour comprendre qu’entre le détroit d’Ormuz, la station-service d’un quartier de Casablanca et le prix des denrées essentielles au marché de gros, le lien est parfois beaucoup plus direct qu’on ne le croit.
La semaine continue d’apporter son lot de nouvelles insensées, d’autres pays entrent en guerre, des territoires entiers à feu et à sang…
On se surprend alors à penser aux guerres antiques: tout aussi brutales, chaotiques et destructrices, mais où les conflits ne se déclenchaient pas à distance, entre centres de commandement, drones et missiles guidés. Les chefs politiques étaient souvent eux-mêmes des chefs de guerre, exposés au fracas du champ de bataille, à la poussière des routes et au destin incertain des armées qu’ils conduisaient. Les populations subissaient durement la guerre lorsqu’elle frappait à leur porte, mais n’étaient pas condamnées à vivre au rythme anxieux de conflits lointains se déroulant à des milliers de kilomètres.
D’aucuns pourraient proposer qu’il suffit parfois de se débrancher. Que n’y a-t-on pas pensé plus tôt? Mais couper le téléphone suffit-il à faire taire la fureur du monde?





