«Promenons-nous dans le moi Pendant que le vous n’y est pas Car si le vous y était Sûrement, il nous mangerait», refrain moins connu de Serge Gainsbourg que le fameux «Je t’aime, moi non plus».
Un jeu de positions, presque enfantin, où le “moi” et le “vous” s’observent, se redoutent, se définissent.
Imaginons un léger pivot, un simple déplacement du point de vue. Rien de spectaculaire, en apparence. Juste une caméra tenue autrement, et avec elle, un récit raconté depuis un autre versant.
Imaginons un documentaire qui ne parlerait pas du Maroc vu du nord, comme on le fait si souvent, mais de la France vue d’ici — avec, en toile de fond, une relation ambiguë, tissée de méfiance et d’attraction.
Pas n’importe quelle France, cela va de soi. Pas celle de Victor Hugo, de Descartes, de Baudelaire, de Pasteur ou de Marie Curie. Ni celle des cartes postales, ni celle des récits convenus.
Une France cadrée, découpée, reconstruite à partir de fragments soigneusement sélectionnés, comme une démonstration dont la conclusion aurait été posée bien avant.
Notre film s’ouvre à l’aube. Une lumière blafarde glisse sur des façades grises, alignées, presque interchangeables. Des silhouettes avancent sans se regarder, réduites à de simples mouvements, longeant des murs ternis. Dans le métro, les corps se pressent, glissant d’une station à l’autre, dans une mécanique troublante, presque dystopique.
En voix off, on évoque la Ville lumière, un événement d’envergure mondiale, les Jeux olympiques, symbole d’excellence et de rayonnement.
Les mots parlent de grandeur, les images racontent une autre réalité. Le contraste suffit.
La caméra descend sous un pont. Des tentes alignées, des bâches, des sacs entassés. Un homme prépare un café sur un réchaud de fortune. Une femme serre son manteau en grelotant. Personne ne parle. Le montage n’a pas besoin de commentaire.
Puis viennent les sirènes. Des images s’enchaînent, rapides, presque brutales. Une manifestation. Une charge. Des cris. Des visages crispés. Un projectile qui vole. Un bouclier qui répond. La scène est confuse, mais elle est efficace. Elle imprime une sensation: celle d’un désordre intriguant dans la patrie des droits de l’Homme et des libertés.
Très vite, le film glisse vers ce qu’il prétend analyser: les relations entre la France et ses zones d’influence.
Alors surgissent les “affaires”.
Des dispositifs de surveillance réels, assumés, régulièrement questionnés. Des réseaux d’influence, des proximités entre pouvoir politique et intérêts privés. Des logiques de concentration médiatique, des relations parfois ambiguës avec certains régimes, et, en filigrane, cette histoire que l’on a appelée, par euphémisme, la Françafrique.
Une affaire en appelle une autre. La France devient une suite d’épisodes choisis: la colonisation, avec ses manigances, ses guerres, ses fractures, ses violences, ses expropriations. Sans détour, sans respiration.
Des pages plus sombres affleurent alors: bagnes, camps de travail, biribi, dénoncés notamment par Albert Londres comme autant de descentes dans des zones que l’on préfère ne pas regarder.
Le passé est convoqué non pour comprendre, mais pour peser.
Les intervenants apparaissent à leur tour. Des analyses critiques, des colères retenues. Des voix singulières aussi, qui ne disent pas tout d’un pays.
Tout est juste, individuellement. Tout est vrai, isolément. Mais l’ensemble est orienté.
Un sociologue parle d’inégalités. Une militante évoque les discriminations. Un jeune, rangé sous l’étiquette de “racisé”, décrit le délit de faciès dans la rue et l’arbitraire des interpellations. Une femme âgée, dans un EHPAD aux couloirs silencieux, pleure l’abandon.
Aucun ne ment. Mais personne ne nuance ni ne contredit.
La caméra insiste.
Elle s’attarde sur une main qui tremble, sur un regard qui fuit. Elle se rapproche, ralentit, cadre au plus près. Non pour montrer, mais pour faire sentir. Et ressentir, c’est déjà orienter.
Alors peu à peu, une autre France apparaît. Une France réduite à ses fissures. Tout semble conduire au même point, tenant moins aux faits qu’à leur agencement. Moins à ce qui est dit qu’à ce qui est, silencieusement, laissé de côté.
Peu à peu, le spectateur perçoit le mécanisme. Ce qu’il voit n’est pas un mensonge, du moins pas entièrement. C’est une sélection. Et toute sélection est une décision. Elle dit finalement moins sur celui qui est filmé que sur celui qui opère ce choix.
Ce documentaire imaginaire serait sans doute dénoncé pour ce qu’il est: un récit partiel, orienté, réducteur. On parlerait, à juste titre, de biais, de caricature, d’intention.
Mais alors une question demeurerait: combien de fois ce même procédé a-t-il été appliqué ailleurs, sans susciter le même émoi?
Combien de fois a-t-on regardé d’autres pays à travers ce prisme étroit, convaincu d’être dans le vrai, avec l’assurance d’un maître distribuant des points? Comprendre que l’injustice ne naît pas forcément du faux, mais du partiel. Que le déséquilibre ne vient pas de ce qui est montré, mais de ce qui est laissé hors champ. Que ce regard condescendant, qui dissèque l’autre pour mieux éviter ses propres manquements, a fait son temps.
Et c’est là que le renversement du regard devient vertigineux.




