L’indice de transformation (BTI) 2026 de la Bertelsmann Stiftung prétend évaluer les progrès des pays vers la démocratie et l’économie de marché. Comme lors des éditions précédentes, le rapport consacré au Maroc mesure le pays à l’aune d’un modèle occidental prédéfini de transformation, considérant toute déviation par rapport à ce modèle comme un échec.
Cela traduit un biais normatif: un modèle unique pour tous. L’indice repose sur une hypothèse linéaire selon laquelle les pays «réussis» doivent nécessairement combiner démocratie libérale et libéralisation économique, ce modèle étant présenté non comme une voie parmi d’autres, mais comme un point d’aboutissement inévitable.
Le problème, dans le cas du Maroc, est qu’il suit un modèle de gouvernance hybride, combinant monarchie constitutionnelle, centralisation stratégique de la décision et réformes graduelles. D’un point de vue néolibéral et euro-centrique, le BTI interprète ce modèle comme étant en deçà des standards de la démocratie libérale et met en avant une «faible séparation des pouvoirs». Or, d’un point de vue analytique, cela ne traduit pas un échec, mais l’existence d’un autre modèle de gouvernance.
Cela conduit à une lecture fondamentalement erronée de l’efficacité de l’État. Le BTI tend à assimiler décentralisation et autonomie institutionnelle à l’efficacité. Pourtant, le Maroc démontre une forte capacité de continuité étatique et d’exécution stratégique, notamment dans les domaines des infrastructures, de la diplomatie et de l’énergie. Si le rapport reconnaît certains de ces acquis, il accorde une importance disproportionnée à l’indépendance formelle des institutions, négligeant ainsi la capacité réelle de mise en œuvre.
Le BTI évalue également le Maroc sans intégrer suffisamment les contraintes géopolitiques. Cela relève d’une forme d’aveuglement contextuel, où les dynamiques régionales sont sous-pondérées dans l’analyse globale. L’environnement stratégique du Maroc est marqué par des tensions persistantes avec l’Algérie et par l’instabilité du Sahel, deux facteurs ayant des implications directes sur la sécurité nationale.
Dans un tel contexte, la centralisation n’est pas seulement un choix politique: elle constitue un mécanisme de stabilité. En ignorant ces contraintes géopolitiques, le BTI interprète cette centralisation comme une dérive autoritaire, plutôt que comme une réponse rationnelle et stratégique à un environnement sécuritaire complexe.
Pourtant, une longue tradition académique suggère le contraire. Comme l’a montré Clifford Geertz, l’autorité politique au Maroc repose sur une légitimité symbolique et religieuse. John Waterbury a mis en évidence la capacité de la monarchie à intégrer autorité historique et pluralisme contrôlé, tandis que Samuel Huntington a souligné que, dans les contextes en développement, la légitimité repose autant sur l’ordre et la performance que sur la démocratie procédurale.
En réduisant la légitimité à des critères formels électoraux et institutionnels, le BTI sous-estime la légitimité historique et religieuse de la monarchie, ainsi que la cohésion nationale autour de la question du Sahara. Plus largement, son recours à des indicateurs formels (lois, institutions, libertés codifiées) le conduit à sous-évaluer les systèmes de gouvernance informels, la culture politique et les structures de pouvoir négociées, où réside pourtant une grande part de la légitimité politique au Maroc.
«Le Makhzen est un système historique et sociologique profondément ancré dans la société marocaine, fonctionnant comme un mécanisme de légitimité, de médiation et de continuité. »
— Lahcen Haddad
C’est ici que le concept de Makhzen devient essentiel. Comme je le développe dans mon article «Les Marocains, le Makhzen et la réalité du pouvoir», il s’agit d’un système historique et sociologique profondément ancré dans la société marocaine, fonctionnant comme un mécanisme de légitimité, de médiation et de continuité. Pour le BTI, cela révèle un angle mort fondamental: l’autorité politique au Maroc ne peut être comprise uniquement à travers les institutions formelles ou la compétition électorale, mais s’exerce à travers des formes de légitimité imbriquées (historiques, religieuses et sociales) que les cadres analytiques occidentaux peinent à saisir.
Le rapport du BTI repose également sur une dichotomie récurrente entre intentions politiques et déficits de mise en œuvre. Il reconnaît à plusieurs reprises l’existence de politiques pertinentes, tout en concluant à une faiblesse de leur exécution. Or, les écarts de mise en œuvre sont une caractéristique universelle de la gouvernance, y compris dans les pays de l’OCDE. Ce qui pose problème, en revanche, est que le BTI n’ajuste pas ses attentes au stade de développement du Maroc. Les mêmes écarts, considérés ailleurs comme transitoires, sont ici interprétés comme des faiblesses structurelles. Cela introduit une asymétrie implicite qui biaise l’évaluation globale.
Le rapport révèle également une incohérence économique plus profonde. D’un côté, il reconnaît la croissance soutenue des exportations marocaines, la capacité croissante du pays à attirer les investissements directs étrangers, la montée en gamme progressive de son appareil industriel, notamment dans l’automobile et l’aéronautique, ainsi que la résilience de son système bancaire. Pourtant, malgré ces avancées, il conclut à une «transformation limitée». Cela soulève une question fondamentale: comment concilier une performance économique robuste avec un diagnostic de transformation limitée? La réponse tient moins aux données qu’au cadre interprétatif. Le BTI semble privilégier les résultats distributifs au détriment de la transformation productive, tout en peinant à intégrer les effets de décalage temporel entre réformes structurelles et impacts sociaux et territoriaux.
Ce biais interprétatif s’étend également à la lecture du positionnement stratégique du Maroc. En interprétant des éléments tels que la diplomatie sportive, la Coupe du monde ou la question du Sahara principalement sous l’angle de l’instrumentalisation politique, le BTI réduit des dynamiques complexes à des narrations simplifiées. En réalité, ces éléments ne sont pas des distractions, mais des instruments stratégiques délibérés. Ils constituent des sources de levier diplomatique, d’attractivité économique et de cohésion nationale. L’incapacité à reconnaître ces dynamiques révèle une limite analytique plus large: une difficulté à comprendre comment les États contemporains transforment le capital symbolique en rendements économiques et géopolitiques tangibles.
Un autre problème préoccupant réside dans l’usage sélectif des données. Le rapport accorde une attention importante aux inégalités, aux déficits de gouvernance et aux contraintes politiques, mais traite de manière plus limitée les progrès mesurables du Maroc en matière de réduction de la pauvreté au cours des deux dernières décennies, l’ampleur de son développement infrastructurel, la dynamique de ses provinces du Sud et son rôle croissant en tant qu’acteur économique et diplomatique régional en Afrique. Cela crée un déséquilibre narratif, où certains indicateurs sont amplifiés tandis que d’autres sont sous-contextualisés.
Cette tendance est renforcée par la méthodologie du BTI. Le rapport repose largement sur un nombre restreint d’experts pays, dont les jugements qualitatifs influencent inévitablement la narration. Dans une telle configuration, les résultats analytiques deviennent fortement sensibles aux présupposés idéologiques, créant un risque de biais et de cadrage sélectif, où l’analyse peut être orientée par la narration plutôt que par l’équilibre.
Plus profondément, les limites du rapport tiennent à un décalage structurel entre son modèle analytique et la réalité marocaine. Le cadre reste ancré dans des présupposés eurocentriques sur la gouvernance, la légitimité et le développement politique, et se révèle inadapté pour appréhender des systèmes hybrides. Or, le Maroc ne correspond pas à des catégories binaires telles que transition démocratique ou persistance autoritaire. Il incarne plutôt un modèle stratifié combinant légitimité historique, autorité religieuse, coordination centralisée et libéralisation économique progressive. Cette hybridité n’est pas une déviation, mais une modalité spécifique de gouvernance, reflétant la trajectoire historique et les choix stratégiques du pays.
La question est conceptuelle. Le BTI évalue le Maroc à l’aune d’un modèle que le pays n’a jamais cherché à reproduire. Ce que le rapport identifie comme des limites relève souvent de choix délibérés visant à préserver la stabilité, séquencer les réformes et concilier modernisation institutionnelle et formes durables de légitimité. Le Maroc n’est pas en sous-performance; il opère selon une logique de développement différente. À ce titre, le BTI apparaît moins comme un indice de transformation que comme un indice de conformité à un modèle normatif prédéfini-un modèle qui peine à intégrer des trajectoires alternatives vers la modernisation et l’efficacité étatique.




