Entretien. «Nous ne braderons pas notre profession face à ce projet de loi», martèle le bâtonnier de Rabat, Aziz Rouibah

Maître Aziz Rouibah, bâtonnier du barreau de Rabat. (Y.Mannan/Le360)

Le 08/01/2026 à 18h25

VidéoAlors que l’Exécutif vient d’entériner en Conseil de gouvernement le projet de loi relatif à l’exercice de la profession d’avocat, le corps judiciaire entre en résistance. Entre grèves perlées et menaces d’escalade, l’Association des barreaux du Maroc (ABM) dénonce une offensive sans précédent contre l’indépendance de la défense.

La robe noire est en deuil de ses prérogatives. En réponse à l’adoption d’un texte jugé attentatoire aux fondements mêmes de la défense, les avocats observent un débrayage de 48 heures sur l’ensemble du territoire national. Ce vendredi, l’Association des barreaux du Maroc (ABM) se réunira en conclave pour définir une stratégie de riposte collective, face à ce qu’elle considère comme une rupture unilatérale du pacte de confiance avec la tutelle.

Pour Maître Aziz Rouibah, la profession est frappée dans sa substance même. Si les rounds de négociations avec le ministre de la Justice s’étaient initialement parés d’une apparente cordialité, le réveil est brutal. «Le résultat est aux antipodes des consensus actés», déplore-t-il, fustigeant un texte qui sacrifie l’immunité et la liberté de l’avocat sur l’autel d’un contrôle étatique accru.

Le bâtonnier pointe du doigt un «choix politique hybride», dont la finalité réelle ne serait pas la modernisation, mais une mise sous tutelle de l’auto-organisation des barreaux. Selon lui, cette réforme vise à assujettir les institutions ordinales, sapant ainsi l’autonomie nécessaire à la manifestation de la vérité.

L’un des points de friction les plus vifs concerne la déontologie et la lutte contre les intermédiaires véreux. Maître Rouibah s’inquiète d’une étrange mansuétude législative: alors que le «courtage» (la samsara) est actuellement passible de quatre ans d’emprisonnement, le nouveau texte prévoirait un allègement des sanctions. Un signal délétère, selon le bâtonnier, qui y voit une forme de complaisance envers la corruption au moment même où la profession appelle à un renforcement de l’éthique.

«On instaure un contrôle coercitif sur les institutions professionnelles tout en faisant preuve d’une tolérance coupable envers les pratiques occultes», martèle-t-il.

L’amertume est d’autant plus grande que le barreau marocain s’enorgueillit d’avoir été un rempart des libertés durant les heures les plus sombres de l’histoire contemporaine du Royaume. Pour les ténors du barreau, il est inadmissible que la profession devienne le «bouc émissaire» de réajustements politiques, alors que la Constitution de 2011 et l’indépendance du pouvoir judiciaire devaient, au contraire, sanctuariser son rôle.

«La profession se tient debout, comme un seul homme», prévient Maître Rouibah. Solidaires derrière le président de l’ABM, les bâtonniers se disent prêts à l’escalade. Le message est clair: l’avocature ne fera l’objet d’aucun marchandage. Face à ce qu’ils perçoivent comme une régression institutionnelle, les avocats marocains entendent bien prouver que leur robe, si elle est d’usage au tribunal, sait aussi se faire l’étendard d’une contestation indomptable.

Par Mohamed Chakir Alaoui et Yassine Mannan
Le 08/01/2026 à 18h25