Paris brise le tabou: la justice française accuse l’Algérie de terrorisme d’État

Le procureur national antiterroriste français, Olivier Christen.

Le procureur national antiterroriste français, Olivier Christen. Frederic VAN KOTE

En citant explicitement, vendredi 3 avril, l’Algérie parmi les pays visés par des procédures pour terrorisme d’État, le parquet antiterroriste français marque une rupture majeure. La prise de position est inédite et révèle la vraie nature des opérations clandestines menées par le régime d’Alger contre ses opposants sur le sol français. Un tabou est tombé et le voisin oriental est traité pour ce qu’il est: un État voyou.

Le 06/04/2026 à 08h37

L’annonce a eu l’effet d’une bombe et fait flipper tous les tenants du régime algérien: le procureur national antiterroriste français, Olivier Christen, a indiqué que huit procédures pour terrorisme d’État étaient actuellement ouvertes par le Parquet national antiterroriste (Pnat) contre trois pays. La déclaration a été faite vendredi 3 avril sur Franceinfo et les procédures en question visent notamment l’Iran, la Russie… et l’Algérie. Loin d’être anodine, l’annonce marque un tournant dans la manière dont les autorités judiciaires françaises appréhendent certaines actions menées par des puissances étrangères sur leur sol, ainsi que dans les rapports entre Paris et Alger. Désormais, on nomme explicitement des pratiques jusque-là évoquées avec prudence, voire diplomatiquement contournées.

Olivier Christen intervenait dans un contexte sécuritaire déjà tendu, alors que quatre personnes soupçonnées d’être impliquées dans un projet d’attentat visant le siège parisien de Bank of America venaient d’être mises en examen. La déclaration qu’il a formulée, et qu’il convient de reprendre intacte, en constitue le cœur. «Sur le terrorisme d’État iranien, nous avons trois procédures actuellement en cours», a déclaré Olivier Christen, annonçant aussi avoir «cinq autres procédures qui sont principalement en lien avec la Russie et avec l’Algérie». Là où le régime algérien est ciblé, c’est dans la nature de ces dossiers telle qu’expliquée par le responsable français. «Ce sont plutôt ces pays étrangers qui ne vont pas forcément commettre des actions directement contre la population française, mais davantage contre leurs opposants sur le territoire. La seule qui s’inscrit davantage contre la population française, c’est l’Iran», a-t-il précisé.

Des opérations ciblées, plus ou moins discrètes et émanant d’en haut, visant des individus considérés comme ennemis, y compris lorsqu’ils se trouvent protégés par le territoire français. C’est là une marque de fabrique du régime voisin. L’allusion est d’ailleurs à peine voilée et renvoie directement à l’affaire de l’enlèvement d’Amir Boukhors, connu sous le nom d’«Amir DZ», survenu le 29 avril 2024 en Seine-et-Marne. Cet opposant au régime algérien, très actif sur les réseaux sociaux, a été victime d’un guet-apens soigneusement préparé où il a failli laisser sa vie. Attiré dans un piège, drogué, il a ensuite été séquestré dans une opération qui traduit un passage à l’acte sur le territoire français, franchissant ainsi une ligne rouge en matière de méthodes d’intimidation et de pression, mais aussi de respect de la souveraineté d’un autre État.

Au cœur de cette affaire se trouve un élément particulièrement explosif, à savoir la mise en cause directe d’un agent consulaire algérien, mis en examen et placé en détention en avril 2025. Les enquêteurs français ont établi des liens suffisamment solides quant à son implication dans la préparation et l’exécution de l’enlèvement… sur instructions du Palais Al Mouradia et du président Abdelmadjid Tebboune en personne. La décision de le maintenir en détention, malgré les implications diplomatiques évidentes, témoigne de la gravité des faits retenus. Elle suggère également que la justice française considère cette affaire non pas comme un acte isolé, mais comme inscrite dans une logique structurée, étatique.

Dans un autre registre, mais participant d’une même logique, la détention prolongée de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal est présentée comme une illustration de la terreur dont le régime algérien use et abuse. Connu pour ses prises de position critiques à l’égard du pouvoir algérien et ses rappels historiques de la marocanité du Sahara occidental et oriental, sa détention pendant plus d’une année est un signal adressé à l’ensemble des opposants, indiquant que la simple prise de parole est passible des pires horreurs. Entre répression politique et terrorisme d’État, il n’y a qu’un pas, que l’Algérie franchit allègrement.

Le cas du journaliste français Christophe Gleizes s’inscrit dans une dynamique comparable. Son arrestation en Algérie et son maintien en détention s’effectuent dans un contexte pour le moins opaque, où les charges sont tout sauf claires. Le journaliste est utilisé comme un levier de pression sur Paris. Là encore, les mécanismes de l’État semblent mobilisés dans un cadre qui dépasse de très loin la seule lutte contre des menaces avérées.

Face à ces accusations et à leur médiatisation, la réaction officielle d’Alger a été laconique et trahit une grande fébrilité. Dans des déclarations relayées par l’agence de presse officielle APS et attribuées à une source autorisée, le pouvoir algérien dénonce des propos «inacceptables».

«Le procureur national anti-terroriste de la France a, de manière désinvolte, inconsidérée et irresponsable, fait mention de l’Algérie au titre de procédures ouvertes pour terrorisme d’État. ». Et d’ajouter qu’«une telle accusation injustifiée ne peut naturellement susciter qu’indignation et mépris», avant de poursuivre en affirmant que «ce propos est condamnable pour ce qui l’est: une vaine agression contre un pays, l’Algérie, qu’un contexte français délétère érige en bouc émissaire et en dérivatif à tous les défis qui assaillent la France et qui peine à les relever». Si le ton est ferme, il reste essentiellement défensif et ne s’accompagne d’aucune réponse détaillée sur les faits évoqués. Panique à bord.

Les procédures visant l’Algérie en France interviennent dans un contexte international où les accusations se multiplient. En témoigne la mobilisation en cours au Congrès américain, tant à la Chambre des représentants qu’au Sénat, visant à classer le Front Polisario comme organisation terroriste sur fond de ses liens avec l’Iran et ses proxies, notamment le Hezbollah libanais. Dans cette perspective, l’Algérie est accusée de soutenir ce mouvement en l’hébergeant, en le finançant, en l’armant et en lui apportant un appui politique et diplomatique. Cette dynamique renforce considérablement la pression internationale sur Alger et consolide l’idée de son rôle actif dans le terrorisme international.

Dans le cas français, le fait que l’Algérie soit mise à la même enseigne que la Russie et l’Iran revêt une portée particulièrement forte. Ces deux pays sont aujourd’hui identifiés comme les ennemis jurés de l’Occident, engagés dans des rapports de confrontation ouverts, que ce soit sur le plan militaire ou géopolitique. À l’inverse, l’Algérie adopte officiellement une posture différente, cherchant à s’attirer les faveurs de l’Europe et des États-Unis, notamment à travers la coopération énergétique. Tout récemment, le pouvoir algérien a multiplié les gestes en direction de partenaires comme l’Italie, l’Espagne ou la Belgique, ouvrant largement ses ressources gazières et tentant de sortir de son isolement. Quant aux États-Unis, «the sky is the limit» comme l’avait promis l’ambassadeur d’Alger à Washington à l’adresse de l’administration Trump.

À l’évidence, ces concessions apparaissent insuffisantes pour atténuer les soupçons qui pèsent sur l’Algérie. L’impression qui se dégage est celle d’un État qui tente de compenser par des concessions économiques des pratiques somme toute criminelles. Visiblement, ce n’est pas assez pour mitiger son image d’État voyou.

Par Tarik Qattab
Le 06/04/2026 à 08h37