Dans les premières heures de la guerre, le 28 février, il apparaissait que l’administration Trump avait finalement choisi l’option la plus radicale, en cumulant trois objectifs. S’agissant du changement de régime, un pas décisif semblait avoir été franchi dès le début de cette journée avec l’élimination du Guide suprême, Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables du régime iranien, dont le ministre de la Défense, le chef d’état-major, le commandant des Gardiens de la Révolution et l’un des piliers du système, Ali Shamkhani, secrétaire général du Conseil de défense.
Élu avec la promesse de mettre fin aux «guerres sans fin», Donald Trump s’engageait ainsi dans une aventure particulièrement périlleuse, sans même exclure les options les plus risquées des interventions extérieures du passé. Pourtant, la communication de Washington est rapidement venue brouiller le message. Les multiples «clarifications» produites par l’administration, notamment dans la journée du 2 mars, ont fini par donner l’impression que Washington ne disposait peut-être pas d’un plan véritablement arrêté. Au détour d’un entretien téléphonique accordé à un grand média, Donald Trump évoquait même l’éventualité de «boots on the ground», autrement dit l’envoi de troupes au sol.
Le système iranien ne pouvait toutefois qu’anticiper ce type de scénario. Quelques jours auparavant, certains observateurs avançaient déjà que des mécanismes de succession étaient prêts à être activés, tant pour le Guide lui-même — «qui, à son âge, ne craint plus la mort» — que pour plusieurs figures centrales du régime.
Deux éléments laissent néanmoins perplexe. D’une part, le fait que Khamenei et les principaux responsables de la défense aient pris le risque de se réunir avec si peu de protection ce samedi 28 février au matin. D’autre part, la survie de deux personnalités clés du système: Ali Larijani, conseiller à la sécurité nationale, et Mohammad Ghalibaf, président du Parlement. Ces deux responsables — avec d’autres sans doute, moins connus du grand public — semblent constituer le noyau dirigeant qui a pris de facto en charge le destin du pays depuis plusieurs semaines, bien davantage que le triumvirat chargé officiellement d’assurer l’intérim du Guide (le président de la République, le chef du pouvoir judiciaire et un juriste issu du Conseil des Gardiens de la Révolution, l’ayatollah Alireza Arafi).
La désignation d’un nouveau Guide par le Conseil des experts pourrait prendre plusieurs semaines. À cette échéance, la question de la nature même du régime — plus ou moins fidèle à son ADN théocratique initial — se posera avec acuité. Pour l’heure, c’est un noyau informel de dirigeants, parmi lesquels figurent les responsables évoqués plus haut, qui semble assumer le pilotage de l’État dans les premiers jours, voire les premières semaines, du conflit.
«Le risque, pour les Iraniens, serait toutefois de donner au conflit un caractère inexpiable, qui rendrait de facto impossible toute perspective de guerre courte.»
— Mustapha Sehimi
Dans quel état d’esprit ce groupe aborde-t-il cette phase particulièrement dangereuse pour le régime? Il est possible qu’il parie sur une guerre relativement brève, en misant sur deux facteurs principaux: l’aversion croissante de l’opinion publique américaine pour les interventions militaires extérieures, et la pression que les États du Golfe pourraient exercer sur Washington afin d’éviter de payer un prix exorbitant. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la riposte iranienne vise non seulement les installations militaires américaines dans la région, mais également certains États du Golfe eux-mêmes, alors même que ceux-ci avaient plutôt plaidé auprès de Washington pour éviter l’escalade.
Plusieurs éléments pourraient également contribuer à limiter la durée du conflit. D’abord, son impact économique — sinon immédiat, du moins progressif — notamment à travers la paralysie du détroit d’Ormuz. Les bourses asiatiques vacillent, les marchés des hydrocarbures se tendent, et les risques inflationnistes réapparaissent, y compris aux États-Unis. Ensuite, les moyens militaires engagés. Certes, l’Iran ne peut guère espérer rivaliser durablement dans la guerre des missiles — peut-être même pas très longtemps — mais l’usage massif de drones pourrait permettre à Téhéran d’accroître considérablement le coût du conflit pour les alliés régionaux des États-Unis, et pour Washington lui-même.
Enfin, il n’est pas exclu que l’intérêt stratégique des États-Unis finisse rapidement par rejoindre celui de l’Iran: éviter que le conflit ne s’enlise. Sur ce point, l’agenda américain pourrait diverger sensiblement de celui d’Israël, où l’opinion publique attend désormais la chute du régime de Téhéran, perçu comme la principale menace existentielle pour l’État hébreu.
Le risque, pour les Iraniens, serait toutefois de donner au conflit un caractère inexpiable, qui rendrait de facto impossible toute perspective de guerre courte. Donald Trump lui-même a d’ailleurs pris les devants en évoquant l’hypothèse d’un conflit pouvant durer quatre à cinq semaines.
Les Israéliens, pour leur part, ont des raisons précises de poursuivre la campagne militaire engagée — et de la mener jusqu’au bout: «Couper la tête de l’hydre», selon la formule officielle. On le voit, les paramètres du conflit évoqués ici — auxquels d’autres devraient évidemment être ajoutés — ne permettent pas encore de dégager une conclusion claire quant à l’issue possible de cette confrontation.





