Iran: quel avenir pour le mouvement démocratique?

Mustapha Sehimi.

Mustapha Sehimi.

ChroniqueUne question revient souvent dans les capitales occidentales: existe-t-il une solution de rechange crédible au régime des mollahs? La réponse est oui. Elle s’articule autour d’un principe clair: il incarne le rejet de toute dictature théocratique, et affirme une orientation fondée sur la liberté, l’indépendance et la souveraineté populaire.

Le 13/03/2026 à 17h09

Il faut rappeler l’aspiration démocratique de long cours qui travaille la société iranienne, y compris dans ses éléments les plus conservateurs. Comment analyser les aspects intérieurs et extérieurs de cette polycrise? Quels sont les scénarios possibles? Depuis plus d’un siècle, la société iranienne poursuit une quête inachevée: celle d’un système politique fondé sur la liberté, la démocratie et l’État de droit. De la révolution constitutionnelle de 1906 aux mobilisations contemporaines, cette aspiration traverse les générations. Les vagues de protestations déclenchées ces derniers mois s’inscrivent dans cette continuité historique. Cependant, elles marquent aussi un moment de rupture; elles révèlent l’état d’épuisement avancé de la République islamique et l’ampleur du fossé qui la sépare désormais de la société, sans pour autant garantir à court terme la victoire de la démocratie. La République islamique des mollahs traverse aujourd’hui une crise systémique, dans laquelle se superposent fragilités économiques, sociales, environnementales et politiques.

Sur le plan économique, l’Iran est enfermé dans une spirale inflationniste persistante, avec une hausse des prix qui se situe à plus de 40% en 2025 selon les estimations du FMI.

La chute du rial, qui a perdu l’essentiel de sa valeur en une décennie, a profondément dégradé le pouvoir d’achat, tandis que la pauvreté touche désormais une part significative de la population. La Banque mondiale et son Poverty Diagnostic indiquent que plus d’un tiers des Iraniens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, après une décennie de faible croissance et de chocs répétés. Le taux de chômage, surtout chez les jeunes, reste très élevé et sous-estimé par les statistiques officielles. Tout ceci entraîne un sentiment d’impasse sociale et nourrit un malaise diffus, qui ne se limite plus seulement aux grandes villes. À cette grave crise économique s’ajoute un désastre écologique croissant: pénurie d’eau, effondrement des infrastructures hydrauliques, désertification, pollution atmosphérique. Ces phénomènes affectent directement la vie quotidienne et accroissent la colère sociale.

La crise est enfin politique. La marginalisation des institutions «élues», la disqualification systématique des candidats non alignés et la concentration du pouvoir autour du Guide suprême ont vidé le système de sa crédibilité aux yeux d’une large majorité de citoyens iraniens. La faible participation électorale observée lors des derniers scrutins en est un des symptômes les plus visibles. À cela s’ajoute la question de la situation actuelle liée à l’intervention des États-Unis et d’Israël, depuis le 28 février et la succession de Ali Khamenei, tué lors de cette opération.

Sur la scène extérieure, l’Iran apparaît de plus en plus isolé. Son influence régionale, longtemps fondée sur des réseaux politico-militaires, s’est fragilisée. Le Hezbollah et le Hamas sortent considérablement affaiblis des confrontations récentes. En Syrie, la chute de Bachar al-Assad, en décembre 2024, porte un coup sévère à la projection régionale de la République islamique. La perte du corridor syrien réduit la profondeur stratégique du régime vers la Méditerranée et son accès au Liban et au Hezbollah. En Irak, les dynamiques politiques internes réduisent l’emprise de la République islamique. Au Yémen, l’implication du régime iranien est politiquement contestée et coûteuse.

L’Iran apparaît de plus en plus isolé. Son influence régionale, longtemps fondée sur des réseaux politico-militaires, s’est fragilisée. De surcroît, les sanctions internationales pèsent de plus en plus sur l’économie. Elles touchent les secteurs énergétiques, financiers et industriels, aggravant la contraction économique. Les partenariats avec la Russie et la Chine sont d’une part asymétriques et d’autre part loin de pouvoir compenser l’absence d’intégration de l’économie iranienne dans le marché mondial. Malgré ces échecs, le régime des mollahs maintient sa ligne stratégique: poursuite du programme nucléaire, développement des missiles balistiques, soutien aux groupes terroristes et volonté de rayer l’État d’Israël de la carte. Cette politique a un coût considérable. Elle renforce l’isolement du pays et prive la population d’opportunités économiques réelles. Elle est fondée sur une idéologie totalitaire et obscurantiste. Elle est contraire non seulement aux intérêts fondamentaux de la nation iranienne, mais aussi à ses valeurs civilisationnelles; elle sert avant tout le projet de l’exportation de la révolution islamique.

Malgré son ampleur, le mouvement de résistance à la fin décembre et ce mois dernier se heurte à une faiblesse majeure: l’absence d’une alternative politique structurée. L’opposition intérieure a été neutralisée au fil des années et ses figures les plus crédibles sont emprisonnées ou réduites au silence. De son côté, l’opposition en exil demeure fragmentée, empêtrée dans des divisions idéologiques et personnelles, sans un leadership charismatique et fédérateur; elle est dépourvue à la fois de plateforme politique et de réseaux solides à l’intérieur du pays. Il en résulte donc un vide politique. La contestation est profonde, transversale et durable. Mais elle ne s’incarne pas encore dans un projet fédérateur capable de créer les conditions nécessaires et suffisantes à un changement de régime tout en évitant les risques de chaos et de guerre civile.

«La démocratie en Iran ne viendra pas de l’extérieur: elle naîtra du courage du peuple iranien et de la force d’une résistance organisée»

—  Mustapha Sehimi

Une déstabilisation de l’Iran ferait peser des risques considérables sur la stabilité régionale et pourrait également gravement perturber les routes maritimes et les approvisionnements de pétrole dans le golfe Persique passant par le détroit d’Ormuz que la République islamique menace régulièrement de fermer. Tel est d’ailleurs le cas aujourd’hui dans ce détroit où transite quelque 20% du trafic mondial des hydrocarbures.

La République islamique, telle que nous la connaissons aujourd’hui, pourra difficilement survivre à cette nouvelle crise. Après les violences atroces commises contre sa propre population, elle a perdu, tant à l’intérieur qu’au niveau international, le peu qui lui restait de légitimité. Cependant, la chute du régime par la seule pression populaire est-elle probable à court terme? Les forces coercitives - Gardiens de la révolution, bassidjis loyalistes chargés de la sécurité intérieure et extérieure, services de renseignement - restent, pour l’instant, loyales au régime. De même, des frappes aériennes seules affaiblissent le régime et son appareil sécuritaire sans pour autant provoquer pour l’heure un changement de régime.

Une intervention militaire américaine au sol est exclue, cela tient au regard de la doctrine américaine actuelle et à la crainte d’un chaos régional. Les principaux pays de la région redoutent un scénario incontrôlé dans un pays qui possède des stocks importants d’uranium enrichi et des capacités balistiques avancées. Dans un scénario de chaos, celles-ci sont susceptibles de tomber entre des mains dangereuses capables de fabriquer et d’utiliser «une bombe sale»…

Dans ce contexte, un scénario de recomposition interne apparaît comme l’une des rares issues plausibles: la mise à l’écart des responsables du régime et d’autres dirigeants conservateurs, pouvant être précédée ou accompagnée de frappes aériennes américaines ciblées; l’émergence d’une coalition rassemblant des segments des forces armées favorables à une évolution du régime, des figures politiques pragmatiques issues de la frange réformatrice du régime et certaines figures de l’opposition aujourd’hui emprisonnées. Un tel scénario aurait pour objectif la conclusion d’un accord global avec les États-Unis et l’Europe et l’ouverture économique de l’Iran. Dans ce cas, un ordre régional nouveau apparaîtra qui entraînerait des changements majeurs dans les relations internationales.

Ce scénario pourrait conduire également à des réformes institutionnelles limitées, destinées à améliorer la situation économique de la population, sans toutefois satisfaire pleinement les aspirations démocratiques profondes de la société iranienne.

L’Iran de demain? Il ne naîtra pas d’accords secrets ni de marchandages diplomatiques. Il émergera de l’intérieur, au cœur d’une résistance qui a payé un prix immense. Car cette résistance ne date pas d’hier: elle combat depuis plus de soixante ans les formes de la dictature des mollahs aujourd’hui et a versé des dizaines de milliers de vies dans cette lutte. Cette continuité historique donne à la solution démocratique une profondeur politique et une crédibilité que les scénarios fabriqués de l’extérieur ne possèdent pas. Par ailleurs, la multiplication des unités de résistance à l’intérieur du pays et leur implantation croissante parmi la jeunesse iranienne constituent désormais une réalité. Les soulèvements récents ont montré que la culture de l’affrontement organisé reprend vie dans les quartiers et les rues des villes d’Iran, structurant une dynamique de renversement.

Une question revient souvent dans les capitales occidentales: existe-t-il une solution de rechange crédible au régime des mollahs? La réponse est oui. Elle s’articule autour d’un principe clair: il incarne le rejet de toute dictature théocratique, et affirme une orientation fondée sur la liberté, l’indépendance et la souveraineté populaire. Selon le programme du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), la future Constitution serait rédigée par une Assemblée constituante élue au plus tard six mois après la chute du régime. Ce n’est pas une promesse vague, mais une feuille de route de transition. Et, surtout, cette solution n’est pas un retour en arrière. Le peuple iranien ne veut pas du régime actuel.

La communauté internationale? Ce qu’elle peut faire est concret: reconnaître le droit du peuple iranien à renverser la dictature, agir au Conseil de sécurité de l’ONU pour empêcher les exécutions, soutenir l’accès à un Internet libre, poursuivre les dirigeants du régime pour crimes contre l’humanité, fermer les ambassades utilisées comme relais d’influence et couper les circuits financiers qui alimentent la machine répressive. La démocratie en Iran ne viendra pas de l’extérieur: elle naîtra du courage du peuple iranien et de la force d’une résistance organisée.

Par Mustapha Sehimi
Le 13/03/2026 à 17h09