Pas moins de 12.000 euros pour décrocher un contrat de travail et trimer 60 heures par semaine dans des vergers du Gard, dans le sud de la France, en étant logés dans un taudis: quinze ouvriers marocains demandent en justice la condamnation de leurs recruteurs et employeurs.
«J’ai dû payer pour travailler», a témoigné mardi à la barre du tribunal de Nîmes l’un des plaignants, Abderrahim B. Ce jeune homme aux petites lunettes, cheveux coupés courts, a expliqué comme les autres employés marocains de deux exploitations du Gard avoir payé 12.000 euros, en liquide, leur recruteur, Hamid B., lui aussi marocain, pour décrocher un contrat comme saisonnier.
«Il m’avait fait la promesse qu’après je gagnerais beaucoup d’argent», a expliqué Abderrahim B., ajoutant que les salaires promis, de 2.500 euros par mois, n’ont pas été à la hauteur.
«C’est un secret de polichinelle que des contrats de travail se vendent 8.000 à 15.000 euros pour des Marocains», a déploré un inspecteur du travail à l’origine de l’alerte.
Tout ça, relève-t-il, pour ensuite «travailler un soir d’orage, de nuit, sans équipement adapté», comme l’a prouvé une vidéo prise par un des ouvriers.
Le système était bien rôdé, et a perduré au moins trois ans: selon les enquêteurs, les ouvriers ont été recrutés au Maroc par un couple d’intermédiaires, Hamid B., lui-même travailleur saisonnier à Saint-Gilles, dans le Gard, et son épouse, Nazia K, parfaitement bilingue et en charge de l’«administratif».
«Ticket d’entrée»
Après avoir payé le «ticket d’entrée» de 12.000 euros, les travailleurs se voyaient dépouillés par le couple de leurs papiers d’identité, et logés pour 150 euros par mois dans des chambres sans mobilier ni eau chaude pour se laver, certains dormant par terre faute de lits en nombre suffisant.
À la fin du mois, relèvent encore les plaignants, la rémunération ne correspond pas au temps travaillé: les heures supplémentaires ne sont pas payées comme telles et s’ils veulent revenir l’année suivante, les saisonniers doivent de nouveau payer.
Le couple de recruteurs est jugé pour traite d’êtres humains, tout comme un dirigeant d’exploitation agricole. Un second exploitant gardois, en lien avec ces recruteurs, comparaît notamment pour avoir recouru à du travail dissimulé.
Hamid B., en costume noir, parlant très mal français, a rejeté en bloc les accusations, se présentant comme un «simple ouvrier» qui ne «sait ni lire ni écrire».
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Les vidéos montrant les employés recrutés creusant sa piscine, le weekend? «Ils ont fait ça pour faire leur pub», accuse-t-il. Celles où il est filmé en train de compter des liasses de billets? «Un piège pour les réseaux sociaux».
Le quinquagénaire comme son épouse ont aussi assuré que les dizaines de milliers d’euros versés en liquide ou en chèque sur leurs comptes étaient le fruit de leurs «économies», ou encore des «dons» de leur famille.
Geoffrey M., arboriculteur produisant cerises, abricots, grenades et kakis, leur a renvoyé la balle, assurant qu’Hamid «trouvait des employés» et niant être au courant de leurs conditions de logement ou de l’existence d’un paiement en échange du contrat.
«Comment on fait, sinon»
«Comment on fait, sinon?», a demandé l’exploitant au tribunal, en référence aux difficultés pour trouver de la main-d’oeuvre dans le secteur.
Les avocats des parties civiles ont souligné le «courage» des quinze parties civiles, tous présents, «pour dénoncer des conditions indignes à notre époque, des conditions d’esclaves modernes».
Les victimes, de nationalité marocaine, avaient lancé l’alerte lors d’une inspection du travail
La Confédération paysanne -syndicat agricole classé à gauche-, également partie civile, a dénoncé une situation illustrant «les violences systémiques perpétrées à l’encontre des travailleurs étrangers et la nécessité de lutter contre l’exploitation des personnes issues de l’immigration».
Estimant que l’infraction de traite d’êtres humains était caractérisée pour trois des quatre prévenus, la procureure Nathalie Welte a requis contre eux des peines d’un an à 18 mois de prison avec sursis, et des amendes conséquentes, de 50.000 à 150.000 euros.
Elle a résumé les conditions de travail abusives: «Pas d’eau, pas de toilette, pas de vestiaire, on travaille 13 heures par jour dans un champ, et en plus on paye pour ça», ajoutant les «brimades, insultes, humiliations, cris d’animaux» subies par les salariés marocains.
La décision du tribunal doit être mise en délibéré.
Des affaires d’exploitation de travailleurs étrangers dans des exploitations agricoles du Gard et du Vaucluse (sud) arrivent régulièrement devant les tribunaux. Récemment, elles se sont aussi multipliées dans le vignoble bordelais, dans le sud-ouest de la France.




