«La France a créé l’Algérie dans sa forme d’Etat Nation actuelle», selon l’historien Pierre Vermeren

Pierre Vermeren, Historien et auteur de «France-Algérie : relation pathologique» (éd. Tallandier), était l''invité de Vincent Roux dans "Points de Vue", le 20 mars 2026.

Pierre Vermeren, historien et auteur de «France-Algérie : relation pathologique» (éd. Tallandier), était l''invité de Vincent Roux dans Points de Vue, le 20 mars 2026.

L’historien Pierre Vermeren vient de publier «France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique», aux éditions Tallandier. Un nouveau livre dans lequel il explore, sur le temps long, la genèse de la profonde crise qui agite les relations franco-algériennes, la plus grave de l’histoire commune des deux pays.

Le 22/03/2026 à 11h33

Dans l’émission Points de vue, diffusée par le Figaro le 21 mars, le professeur d’histoire contemporaine du Maghreb et du Moyen-Orient à la Sorbonne présente ce nouveau livre dédié à une relation franco-algérienne qualifiée de «pathologique». De la colonisation à la création d’une nation par la France, des choix de de Gaulle à ceux de Mitterrand qui ont posé les bases d’une immigration durable, en passant par le statut d’ennemi extérieur conféré à la France par le régime algérien pour occulter la décennie noire, puis le Hirak, Pierre Vermeren décortique point par point les étapes d’une relation toxique marquée aujourd’hui par des rappels d’ambassadeurs, des arrestations arbitraires, une chute des échanges commerciaux et une instrumentalisation, côté algérien, de l’immigration clandestine.

«France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique», de Pierre Vermeren, paru aux éditions Tallandier, en mars 2026.

Comment la France et l’Algérie en sont-elles arrivées là? Est-il encore possible de surmonter cette crise? Ce nouvel ouvrage tente de répondre à ces deux interrogations majeures, à la lumière d’une histoire marquée par un siècle de colonisation et d’une actualité rythmée par la culpabilité française et les tentatives de réconciliation mémorielle. Il analyse les avantages que confèrent aux Algériens l’accord de 1968, alors qu’en contrepartie, rien ne semble apaiser la haine profonde que le régime algérien nourrit à l’égard de la France.

Un territoire qui passe de mains en mains

Pour mieux appréhender la réalité actuelle, comprendre les enjeux actuels, le pourquoi du comment des tensions qui minent les relations entre les deux pays, il convient de faire un bond en arrière dans le temps. La relation franco-algérienne débute en 1830, lors de la conquête de ce territoire par la France. L’historien rappelle ainsi que c’est la France qui «a créé l’Algérie dans sa forme d’Etat Nation actuelle». Avant cela, même s’il serait faux de dire qu’il n’y avait rien à la place, «il y avait la régence ottomane d’Alger avec ses antennes à Constantine et à Oran», sans pour autant qu’on puisse parler de nation, souligne-t-il.

Et l’historien de rappeler que ce territoire, avant d’être colonisé par la France, l’a été par «une succession de puissances diverses, y compris le Maroc», sans omettre, outre les Arabes, les corsaires ottomans, au XVIème siècle à qui «les Algérois ont fait appel pour les défendre mais qui in fine ne sont jamais repartis».

En 1830, quand la France prend ses quartiers en Algérie, «le discours colonial consistait à dire aux Algériens: «Vous savez, vous avez toujours été colonisés. Et cette fois, c’est nous», rappelle ainsi Pierre Vermeren.

L’indépendance… mais à pas n’importe quel prix

En 1958 commence la guerre d’Algérie, ou plutôt rectifie l’auteur, «les guerres d’Algérie». En effet, à ses yeux, ce qu’il qualifie de «guerre poupée gigogne» englobe «un conflit de décolonisation et un conflit de guerre froide, mais aussi plusieurs guerres civiles entre Français, entre Algériens et entre Français et Algériens puisque c’était un même pays».

Le 3 septembre 1958, le général de Gaulle lance le plan de Constantine, un plan de développement économique et social de l’Algérie visant à porter le niveau économique, social et culturel du pays à un niveau européen. Puis sonne l’indépendance en 1962 suivie par vingt années de bonne entente entre les deux pays. «Les relations (entre la France et l’Algérie) sont très bonnes. Il y a une assistance considérable de la part de la France gaullienne. Puis ça continue d’une certaine manière avec le plan de Constantine qui se poursuit sous d’autres formes. L’assistance financière notamment est très importante mais la coopération touche tous les domaines», poursuit l’auteur.

Toujours soutenus financièrement malgré leur nouvelle indépendance, les Algériens se drapent dans leur fierté. «Les Algériens ont gagné la guerre, ils sont très fiers. Ça leur donne beaucoup de popularité au niveau international dans le camp du Tiers-monde, de ceux qu’on appelle les non-alignés mais aussi dans le camp de l’Est. Dans le monde arabe, c’est une puissance respectée et c’est l’un des pays les plus développés d’Afrique et d’Asie dans les années 60. (…) Ils ont le pétrole qui vient d’être mis au jour, même si ça ne vaut pas grand-chose à l’époque en termes monétaires mais c’est une promesse d’avenir», rappelle Pierre Vermeren.

De Gaulle et Mitterrand, artisans d’une immigration algérienne durable

C’est à cette même époque que la problématique actuelle de l’immigration algérienne en France commencera à se poser. Comme le rapporte le livre C’était de Gaulle de Alain Peyrefitte, le général de Gaulle prononcera la célèbre phrase, «Colombey les-deux-Églises deviendrait Colombey-les-deux Mosquées», évoquant par là sa crainte, en décolonisant l’Algérie, de voir arriver en France un trop grand nombre de migrants venant d’une Algérie «trop pauvre et trop mal développée» et dont la croissance démographique ne pourrait être supportée par la France des Trente Glorieuses.

Mais bien qu’il acte le départ de la France d’Algérie, le général de Gaulle «crée les conditions d’une immigration durable», explique l’historien. «D’une part parce que le nombre d’immigrés a fortement augmenté en métropole pendant la guerre d’Algérie et qu’ils sont restés», explique-t-il. Ensuite, «il y a eu un afflux notamment des harkis (…) venus à l’indépendance», bien que non désirés. Puis, poursuit-il, «les notables d’Algérie sont arrivés», suivis des «travailleurs immigrés qui arrivent à partir des années 60». C’est à cette même époque que seront signés les accords de 1968 sous les auspices de de Gaulle, qui régissent l’immigration algérienne en France. Aux yeux de l’auteur, de Gaulle a ainsi «laissé s’installer un filet migratoire durable en France».

Dans les années 1980, le président Français Mitterrand incarnera un premier point de bascule dans les relations franco-algériennes. «Il est très culpabilisé par son passé de ministre de l’Intérieur et de la Justice pendant la guerre d’Algérie. Il veut faire oublier son héritage et il va tout faire pour se faire bien voir des Algériens en créant par exemple la carte de séjour, en offrant la mosquée de Paris à l’Algérie, etc...», analyse l’historien.

En agissant de la sorte, Mitterrand «va changer le cours des choses et va finalement introduire cette idée qu’il faut expier ses fautes. Mais qui sont les siennes en réalité! C’est lui qui a envoyé des condamnés à mort à la potence en signant les actes (…). C’est lui qui a dit l’Algérie, c’est la France en 1954. Vous me direz, tout le monde le pensait à l’époque, mais voilà, il porte ce passif», rappelle Pierre Vermeren.

Une guerre contre la France, le meilleur moyen trouvé par le régime algérien pour occulter la décennie noire

Après l’investissement de François Mitterrand en 1981, la guerre civile qui mettra l’Algérie à feu et à sang dans les années 90 représente le deuxième point de bascule dans les relations franco-algériennes.

En Algérie, on se garde bien d’évoquer une «guerre civile» et on la qualifie plutôt de «décennie noire», bien qu’il soit interdit en Algérie ne serait-ce que d’évoquer cette période sous peine d’emprisonnement. Ce conflit, qui durera de 1991 à 2002 et fera selon les estimations entre 100.000 et 200.000 morts, «isole complètement l’Algérie», commente Pierre Vermeren. «On passe d’une fierté à une honte collective et nationale, surtout de la part des dirigeants, avec des conséquences très importantes pour la France».

Personnage clé et «emblématique» de ces deux périodes, Abdelaziz Bouteflika, qui «est là du début à la fin (…), de 1962 jusqu’à son départ en 2019», rappelle l’historien. Celui-ci distingue différentes personnalités chez un homme qui change de visage en fonction de la direction où tourne le vent. «Le premier Bouteflika est un francophile ami de la France, très présent à Paris et jusqu’à la Madrague chez Brigitte Bardot quand il en a envie», explique ainsi Pierre Vermeren. Et puis, poursuit-il, «le Bouteflika des années 2000-2020, qui est chargé de réconcilier les Algériens avec l’armée algérienne, est celui qui va commencer à introduire la thématique du génocide culturel puis du génocide tout court, (…) qui réactive les accusations de torture contre l’armée française au début des années 2000».

Le mot d’ordre est le suivant: «Il faut faire oublier que les Français ont aidé l’armée algérienne pendant la décennie noire et ramener la guerre contre les Français au premier plan pour occulter les années de la décennie noire», conclut l’historien.

L’ingérence algérienne dans la politique française, le nouveau front de la guerre

Depuis, les présidents se succèdent en France sans amélioration des relations franco-algériennes. «Les deux derniers présidents de la République ont fait tout ce qu’ils pensaient pouvoir faire pour se réconcilier et manifestement l’état-Major de l’Algérie n’en veut pas», commente l’historien en rappelant qu’à l’heure actuelle, les deux pays ont rappelé leurs ambassadeurs.

Plusieurs facteurs alimentent cette rupture du dialogue diplomatique, de l’emprisonnement du journaliste sportif français Christophe Gleizes, condamné à sept ans de prison, aux accusations d’ingérence du régime algérien sur le sol français portées par plusieurs médias dans le cadre d’enquêtes fouillées.

Dernières révélations en date, celles faites par l’émission de France 2 Complément d’enquête au mois de janvier. En se basant sur un rapport déclassifié de la DGSI, les journalistes ont en effet révélé les mécanismes d’un procédé bien rodé qui vise à mettre à contribution la diaspora et toute personne disposant d’une influence politique ou médiatique pour faire la promotion de l’algérianité et contrecarrer les discours critiques à l’égard de l’Algérie. Principales cibles des services secrets algériens, les élus binationaux.

En France, ces révélations ont fait grand bruit, au point que le Figaro, dans son entretien avec Pierre Vermeren, en vienne à s’interroger sur une potentielle ingérence algérienne dans les élections municipales actuellement en cours en France.

En se référant à l’enquête de France 2 mais surtout à la note du contre-espionnage français, Pierre Vermeren avance qu’il y aurait manifestement «un enjeu éventuel qui serait l’obtention de sénateurs, étant donné qu’il y a des députés, des parlementaires qui représentent certains pays notamment l’Algérie de manière évidemment plus ou moins indirecte». Pour l’historien, si cet enjeu sénatorial n’est pas officiel, il est tout du moins officieux. Et pour y parvenir, le régime algérien peut compter sur les villes françaises où vivent d’importantes communautés d’origine algérienne.

«Il y aura peut-être une tentation d’influencer les choses», avance-t-il, en citant certaines villes comme Marseille, ou les banlieues de Lille, Lyon et Paris, principalement concernées. Gare toutefois à ne pas se laisser berner par la très forte abstention qui caractérise les banlieues d’immigration plus ou moins récente, prévient l’historien. «C’est d’autant plus facile de faire bouger les lignes», analyse-t-il, en prenant pour exemple le faible taux de participation en Seine-Saint-Denis où un maire LFI a été élu.

Par Zineb Ibnouzahir
Le 22/03/2026 à 11h33