Jaouad Lahlou, scénariste de «Bnat Lalla Mennana» saison III: «Cela fait 10 ans que je travaille et j’en suis à ma 25e série»

Jaouad Lahlou. (A.Et-Tahiry/Le360)

Trois de ses séries sont diffusées durant ce mois de Ramadan, preuve de son empreinte grandissante dans la fiction télévisée marocaine. Dans cet entretien, Jaouad Lahlou revient sur son parcours, ses collaborations, et sur l’évolution du métier de scénariste au Maroc, entre créativité collective et recherche de nouvelles thématiques.

Le 24/02/2026 à 10h44

Dans le paysage audiovisuel marocain, Jaouad Lahlou s’impose comme l’une des plumes les plus prolifiques de sa génération. Scénariste depuis dix ans, il a contribué à façonner de nombreuses fictions télévisées qui rythment les soirées des téléspectateurs, notamment durant ce mois de Ramadan.

On citera «Bnat Lalla Mennana saison III», «Och Tmaa", «El Berrani»… Entre thrillers psychologiques, drames sociaux et séries policières, son univers reflète à la fois les réalités de la société marocaine et une volonté constante d’innovation.

Le360: pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, qui est Jaouad Lahlou?

Jaouad Lahlou: je suis scénariste depuis dix ans. Je suis né en France, mais j’ai fait mon collège et mon lycée au Maroc. J’ai ensuite étudié un peu en France et aux États-Unis, avant de revenir en 2012. À ce moment-là, j’ai commencé dans l’assistanat et la réalisation, jusqu’à devenir scénariste en 2016 avec ma première série intitulée «El Ghoul» pour Medi 1 TV. C’était ma première expérience.

Vous avez contribué à l’écriture de quatre séries diffusées durant ce mois de Ramadan. Pouvez-vous nous parler de ces productions et de la manière dont vous les avez menées?

Pour commencer, il y a «Bnat Lalla Mennana» saison III diffusée sur 2M, avec Samia Akariou et Nora Skalli. C’est un projet initié par Samia, Nora Skalli et Rafik Benmaimoun, déposé à 2M à l’époque. Cette série fait partie de l’ADN de la télévision marocaine, c’est un gros chantier.

J’ai dû me familiariser avec les deux premières saisons, l’univers, la pièce de Lorca, et discuter avec l’équipe pour définir ce que nous voulions faire dans cette troisième saison. L’idée était d’actualiser les thématiques: dans les premières saisons, il s’agissait d’une mère autoritaire avec ses trois filles en quête d’émancipation. Aujourd’hui, les filles sont devenues mères à leur tour, et la question est de savoir comment elles se comportent avec leurs enfants. La transmission et l’émancipation se transposent donc dans cette nouvelle saison, qui reste moderne tout en conservant l’ADN de la série.

Le deuxième projet est «El Berrani», un 15/52 diffusé chaque lundi sur 2M. L’idée appartient à Narjiss El Moudden, et nous avons écrit le scénario ensemble. Le pitch est simple: il y a vingt ans, un enfant a disparu dans une petite ville près d’Ifrane. Vingt ans plus tard, un homme réapparaît et tout laisse à penser qu’il s’agit de cet enfant. La mère, qui n’a jamais fait son deuil, le considère comme son fils. Mais aucune preuve ne confirme son identité. Toute l’intrigue repose sur cette ambiguïté, entre thriller et drame social, avec une forte dimension psychologique autour du trauma et de son impact sur la mère et son entourage.

Le troisième projet est «Och Tmaa», un thriller de 42 épisodes de 30 minutes, diffusé sur Al Aoula chaque jour à 19h30. C’est une série ambitieuse par sa thématique et son approche esthétique. Avec Ayoub Lahnoud, nous voulions absolument traiter l’histoire d’une bande de femmes impliquées dans le crime organisé. Imane Azmi et Bassma El Hijri souhaitaient également aborder ce sujet, en particulier le vol d’enfants. Nous avons combiné nos forces après la série «Am Ou Nhar» et écrit cette histoire sur le trafic de nouveau-nés par une bande de femmes. L’intrigue suit une mère infiltrée dans ce groupe pour retrouver son fils. La question est de savoir si elle parviendra à le récupérer, quelles péripéties elle traversera et jusqu’où elle sera prête à aller, quitte à perdre son humanité.

Enfin, il y a K1, produit par Khadija Alami. Le titre fait référence à la «première unité» créée suite à un événement dans le premier épisode. C’est une série événement, un 8/52 premium diffusé sur 2M. Très axée sur les personnages et l’action, c’est une série policière avec un fil rouge qui traverse toute la saison, chaque épisode proposant une enquête. Elle sera diffusée juste après le mois de Ramadan.

Depuis que vous avez commencé en tant que scénariste au Maroc, vous travaillez souvent en équipe. Pouvez-vous expliquer au grand public le processus d’écriture des scénarios et le circuit de production?

Le processus commence bien avant l’appel d’offres. Tout part d’une idée, portée par un scénariste ou une équipe. Par exemple, nous préparons déjà les prochains appels d’offres en discutant de qui portera telle idée et comment la développer. Généralement, je commence avec une idée, ou quelqu’un me la propose, et nous travaillons ensemble pour concevoir un pitch. Pour moi, un pitch doit contenir: enjeu, personnages, développement, résolution. C’est une demi-page qui résume l’ADN de l’histoire.

Ensuite, nous présentons le projet au producteur. Je travaille beaucoup avec Ali N, mais aussi avec Connexion Média, Disconnected et d’autres. Le producteur donne son avis, propose des changements, mais garde une ligne rouge selon sa vision. Une fois le projet accepté, le vrai travail commence: séances collectives avec les scénaristes, débats, défenses d’idées, jusqu’à obtenir un consensus sur les personnages, l’histoire et les épisodes. C’est un véritable travail d’orchestre.

La plupart des scénarios sont écrits en darija…

Oui, la plupart des scénarios le sont. Mais moi, j’écris d’abord en français, puis j’adapte en travaillant avec le dialoguiste.

«Dans beaucoup de pays, c’est une industrie dominée par les hommes, alors qu’ici, la télévision vise principalement un public féminin.»

—  Jaouad Lahlou, scénariste

L’écriture de scénario se déroule de manière collaborative?

On n’a pas vraiment le choix: ce sont des formats énormes, donc l’écriture se fait forcément en groupe.

Justement, pour «Och Tmaa», vous avez travaillé avec Imane Azmi et Bassma El Hijri. Vous étiez le seul homme du groupe…

Je travaille souvent avec des femmes, ce n’est pas nouveau. Mais il faut savoir qu’au Maroc, le scénario est un métier très féminin. Dans beaucoup de pays, c’est une industrie dominée par les hommes, alors qu’ici, la télévision vise principalement un public féminin. Travailler avec des femmes ou avec des hommes, pour moi, il n’y a pas de différence: on discute des idées, des personnages, chacun apporte sa sensibilité. J’aime l’action et le cinéma de genre, tandis que Bassma et Imane, anciennes journalistes, ont une approche très ancrée dans le réel. Ensemble, nous cherchons des thématiques et des ambiances qui reflètent la société. Et puis nous avons Ayoub Lahnoud, un excellent réalisateur, qui apporte sa touche à l’écriture, ainsi qu’Amine Benjelloun, notre producteur, qui nous oriente et nous recadre parfois: «Attention, vous êtes partis trop loin…».

Depuis que vous avez commencé dans ce domaine au Maroc, qu’est-ce qui a réellement changé? On remarque que les séries télévisées ont beaucoup évolué techniquement, parfois au point de dépasser certaines productions cinématographiques…

Depuis cinq ou six ans, il y a une vraie évolution de la fiction marocaine à la télévision. C’est devenu extrêmement compétitif. Les chaînes veulent explorer de nouveaux genres: thriller, série policière… Il y a une volonté d’innover.

«C’est un métier ingrat, comme partout: le public voit les acteurs et les réalisateurs, mais rarement ceux qui sont derrière l’idée, le concept, l’histoire. »

—  Jaouad Lahlou, scénariste

Selon vous, le métier de scénariste est-il de plus en plus valorisé au Maroc?

Je fais partie de la première génération de scénaristes au Maroc. Avant, c’était surtout des professeurs ou des journalistes qui écrivaient en parallèle de leur métier. Aujourd’hui, beaucoup de mes collègues ne font que ça. Personnellement, j’en suis à ma 25ème série en dix ans de carrière. C’est une expérience rare, même à l’international: personne ne fait 25 séries en dix ans. Cela permet de progresser très vite. Le scénariste prend donc plus d’ampleur, même si ce n’est pas encore à la hauteur de ce qu’il mérite. C’est un métier ingrat, comme partout: le public voit les acteurs et les réalisateurs, mais rarement ceux qui sont derrière l’idée, le concept, l’histoire. Mais ça ne me dérange pas, car nous ne sommes pas là pour la lumière.

Peut-on dire que vous êtes un «produit» d’Ali’N Production, puisque vous avez réalisé plusieurs séries avec eux et travaillé au sein de cette boîte?

J’ai effectivement travaillé chez Ali’N en tant que responsable communication et distribution, mais ce n’est pas eux qui m’ont donné ma première série. Mes débuts, avec «El Ghoul» et «Disk Hyati», étaient chez Kandar Films à Marrakech.

Le fait d’avoir été assistant réalisateur sur des films étrangers, qu’est-ce que cela a apporté à votre métier de scénariste?

Je n’ai pas étudié le cinéma à la base. J’ai fait une école de commerce, avec un mineur en cinéma et art dramatique, mais je n’imaginais pas en faire mon métier. Quand je suis revenu au Maroc, j’ai voulu faire des stages, et j’ai travaillé comme assistant réalisateur sur des films allemands. Ce n’étaient pas des productions américaines, mais cette expérience m’a confirmé que c’était ce que je voulais faire.

Par Qods Chabâa et Abderrahim Et-Tahiry
Le 24/02/2026 à 10h44